Wagner recrutant dans une prison : une « démonstration de force et un aveu de faiblesse » du Kremlin

Evguéni Prigojine, le chef du groupe Wagner à Moscou, le 4 juillet 2017. 

La vidéo montrant Evguéni Prigojine, le chef du groupe Wagner, en pleine opération de recrutement au sein d’une prison russe à 800 kilomètres de Moscou, est un signe de faiblesse de la part de la Russie et de ses difficultés à trouver des hommes pour combattre en Ukraine. Explications.

Un homme, identifié comme Evguéni Prigojine, le chef du groupe Wagner, réputé proche de Poutine, harangue des prisonniers. Dans une vidéo publiée mercredi 14 septembre, le financier supposé de la milice Wagner propose à des dizaines d’hommes réunis dans la cour d’une colonie pénitentiaire russe un « deal » martial. « Si vous faites six mois en Ukraine, vous êtes libres. Mais si vous en arrivez et que vous décidez que ce n’est pas pour vous, nous vous exécuterons », déclare-t-il froidement. 

Et l’homme de détailler ses conditions : « Le premier péché est la désertion. Personne ne peut être fait prisonnier. Personne ne recule, personne ne se rend. Lorsque vous serez formés, on vous dira comment vous comporter. On vous parlera de deux grenades que vous devrez avoir avec vous si vous vous faites prendre. »

Les prisonniers ont cinq minutes pour faire leur choix. 

Les méthodes de recrutement de Wagner dans les prisons étaient déjà connues, tout comme la présence de ses mercenaires en Ukraine, où ils sont notamment accusés d’avoir participé au massacre de Boutcha. Mais c’est la première fois qu’Evguéni Prigojine reconnaît publiquement ses liens avec la milice.

Un « atout » dans la manche de Poutine
Pour Lukas Aubin, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et auteur deGéopolitique de la Russie(éd. La Découverte), cette vidéo est à la fois une « démonstration de force et un aveu de faiblesse » de la part du Kremlin.

« Il n’est pas sûr que Prigojine ait maîtrisé la diffusion de cette vidéo. Elle a pu fuiter sans son accord, explique le chercheur. Mais si la diffusion a été autorisée, on peut penser que Vladimir Poutine veut montrer qu’il a d’autres atouts dans sa manche, qu’il lui reste des ressources malgré ses difficultés en Ukraine. Le mercenariat en est désormais officiellement un. »

La vidéo a fuité quelques jours après que les troupes russes ont abandonné leurs positions face à la contre-offensive menée par l’Ukraine dans la région de Kharkiv, dans l’est du pays.

Il est en effet impensable qu’Evguéni Prigojine ait pris l’initiative de recruter dans une prison sans l’aval du Kremlin. La célèbre formation paramilitaire, connue notamment pour sa participation à des combats comme des insurrections en Centrafrique et au Mali, jouait jusque-là sur l’ambiguïté de ses relations avec l’État russe. Cela semble désormais révolu.

« S’il choisit de montrer publiquement Prigojine recruter des prisonniers, Poutine cherche à rassurer la population russe, poursuit Lukas Aubin. Il s’agit d’une opération de propagande, il montre qu’il a encore des solutions sous la main, cela peut aussi impressionner les Occidentaux et les Ukrainiens, mais cela reste une marque de faiblesse. »

Capture d’écran de la vidéo montrant un homme identifié comme Evguéni Prigojine, le chef du groupe Wagner, s’adresser à des prisonniers. © Capture d’écran, France 24

Guerre en Ukraine

Le besoin de recourir à des organisations paramilitaires témoigne en effet de la mauvaise situation de l’armée russe, incapable de recruter suffisamment d’hommes pour combattre en Ukraine. Le Kremlin qualifie en effet toujours le conflit en Ukraine d' »opération spéciale » et non une guerre, ce qui l’empêche de déclencher une mobilisation générale.

Difficultés de recrutement de l’armée
« Envoyer Wagner recruter dans des prisons montre bien qu’il n’y a pas assez de volontaires, rebondit Jeff Hawns, spécialiste des questions militaires russes et consultant extérieur pour le New Lines Institute, un centre américain de recherche en géopolitique. L’armée russe a une horrible réputation, la plupart des gens disent qu’ils préféraient aller en prison plutôt qu’à l’armée… tandis que Wagner bénéficie encore du prestige tiré de ses opérations extérieures. Mais cela n’augure rien de bon. »

La session de recrutement pourrait d’ailleurs être le signe de tensions au sein du régime : « Il doit y avoir des conflits internes aux institutions russes, suggère Jeff Harms. Evguéni Prigojine considère que l’armée russe a échoué en Ukraine, il dit donc à Poutine « laissez-moi gérer avec mes gars, je m’en sortirai mieux' ».

Mais il ne faut pas pour autant s’y laisser prendre, affirme l’expert : l’impact de Wagner sera « négligeable » sur le champ de bataille. « Wagner n’est pas une formation d’élite, c’est un ramassis de cas sociaux. Ils ont certes été très efficaces sur des terrains de combat, mais ils affrontaient [avant la guerre en Ukraine, NDLR] des adversaires mal entraînés et mal équipés. Rien à voir avec une armée régulière. »

Il reste néanmoins d’autres cartes dans les mains de Vladimir Poutine, remarque Lukas Aubin : la mobilisation générale et l’arme nucléaire. Mais pour le moment, avance-t-il, cette opération de recrutement dit quelque chose de la stratégie du Kremlin. « Recourir à Wagner permet au pouvoir russe de ne pas appeler à la mobilisation générale, affirme le chercheur. Cette opération de recrutement a d’ailleurs eu lieu dans une prison située dans la république des Maris, une région où vivent des minorités ethniques. C’est une façon de mettre à distance la population russe et de la conserver dans une posture passive. »

FRANCE 24

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