L’industrie d’armement russe est-elle en difficulté après plus de six mois de guerre ?

Le président russe Vladimir Poutine observe l'exercice militaire Vostok 2022 dans l'extrême est de la Russie. Mardi 6 septembre 2022. Mikhail Klimentyev, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP

L’armée russe achèterait des « millions d’obus et de rocket » en provenance de la Corée du Nord, selon des informations fournies par les services de renseignements américains, relayées par le New York Times, ce lundi 5 septembre. Ces informations sont-elles vérifiables ? Que révèlent-elles de l’état de l’industrie d’armement russe après plus de six mois de guerre ? Eléments de réponse avec le Général français Jean-Paul Paloméros, Chef d’Etat-major de l’Armée de l’air de 2009 à 2012.  

La Russie se procure d’importantes quantités d’armes et de munitions auprès de la Corée du Nord pour s’en servir en Ukraine, a indiqué ce mardi 6 septembre le général Pat Ryder, porte-parole du Pentagone. 

En août dernier, le Washington post rapportait déjà des importations de drones iraniens par les forces russes. Ces importations, en possible violation des résolutions de l’ONU, sont considérés par Washington comme le signe « de grave pénurie » dans l’industrie d’armement russe. Selon un responsable américain, sous couvert d’anonymat, ces choix stratégiques « montrent que l’armée russe continue de souffrir d’une grave pénurie, liée en partie aux sanctions » imposées par les Occidentaux. 

TV5MONDE : Les informations des services de renseignements américains selon lesquelles la Russie se procure « d’importantes quantités d’armes et munitions auprès de la Corée du Nord », sont-elles fiables ?

Général Jean-Paul Paloméros : Oui. Les informations produites par les Américains récemment sont généralement assez fiables. Il y a évidemment une bataille de l’information qui fait rage dans les deux camps, mais cette information n’a pas été démentie et pour l’heure je pense que l’on peut la considérer comme fiable.
 

Les Russes se tournent vers les Coréens d’abord pour une industrie de masse.Général Jean-Paul Paloméros.

TV5MONDE : De quels types d’armements s’agit-il ?

Je pense qu’il s’agit essentiellement d’artillerie, de roquettes et de ce type d’armement. Ce sont des éléments massivement utilisés par les Russes aujourd’hui en Ukraine. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’armements ayant une forte valeur ajoutée technologique. Les Russes se tournent vers les Nord-Coréens d’abord pour une industrie de masse. Il est clair qu’ils ont utilisé beaucoup d’armements depuis le début du conflit. Le Kremlin ne prévoyait pas une guerre aussi longue ou d’aussi haute intensité et les troupes russes sont effectivement probablement confrontés à un problème de stock. 

Toutefois, considérant le manque d’informations sur l’industrie d’armement russe, il convient d’être prudent sur l’ampleur et les causes de cette pénurie. 

TV5MONDE : Le porte-parole du Pentagone estime que ces importations d’armements révèlent « de grave pénurie de l’industrie d’armement russe, liées aux sanctions », qu’en pensez-vous ?

C’est assez compliqué. Les sanctions à l’encontre de la Russie établies en 2014 à la suite de l’invasion de la Crimée ont provoqué de premières failles dans les systèmes d’armements russes. Mais les Occidentaux n’avaient pas voulu pousser les sanctions aussi loin qu’ils auraient pu le faire. Depuis l’invasion de l’Ukraine, ces sanctions sont beaucoup plus poussées et aujourd’hui tout est scruté à la loupe. 

TV5MONDE : Quelles sont les sanctions susceptibles de fragiliser la production d’armement russe ? 
 

Il est très probable que les Russes connaissent des difficultés d’approvisionnement en microprocesseurs.Général Jean-Paul Paloméros.

Là encore, les réponses sont complexes, les difficultés à produire un armement peuvent dépendre de nombreux éléments. Il est très probable que les Russes connaissent des difficultés d’approvisionnement en microprocesseurs. Cette technologie est essentielle au fonctionnement de quasiment toutes les armes sophistiquées. Or, on connaît les enjeux autour des microprocesseurs dans le monde, il y a peu de fournisseurs et, à ma connaissance, aucun n’est implanté en Russie. 

Le Kremlin indique avoir utilisé une nouvelle génération de lasers puissants permettant de brûler des drones.

Taiwan et la Corée du Sud sont les deux plus grands producteurs au monde de microprocesseurs et la conception se fait en grande partie aux Etats Unis. Je pense donc que l’approvisionnement de ce type de technologie est aujourd’hui un vrai problème pour les armées russes. 

TV5MONDE : Le New York Times rapporte une « moindre efficacité » de l’armement russe en raison de problèmes de maintenance. Ces affirmations vous paraissent-elles fondées ? 

Oui, ces informations me paraissent fondées. Nous savons depuis longtemps que la maintenance et l’entretien de l’armement sont des éléments essentiels dans toutes les armées.Un armement sans munition est inutile mais des munitions avec un armement dysfonctionnel l’est tout autant. La maintenance exige du savoir-faire, de la technologie et des investissements constants. 

TV5MONDE : L’Ukraine a reçu des quantités très importantes d’armements en provenance de ses alliés, existe-t-il selon vous un sujet d’approvisionnement pour le pays ?  

Si l’on regarde la situation, on constate que les Ukrainiens ne reculent pas du côté de Kharkiv et ils semblent même qu’ils avancent un peu, de même que dans le sud. [NDLR : ce mercredi 7 septembre, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé que les forces de Kiev avaient repris aux troupes russes plusieurs localités de la région de Kharkiv. Il s’est ainsi félicité des « localités où le drapeau ukrainien est revenu ».]
 

L’attitude offensive des Ukrainiens signifie probablement que les armements occidentaux sont assez efficaces et qu’ils arrivent en nombre suffisant.Général Jean-Paul Paloméros.

Les ukrainiens doivent donc se sentir assez bien pour entamer cette phase. Les Etats-Unis font tourner à plein régime leurs industries pour fournir de l’armement. L’attitude offensive des Ukrainiens signifie donc probablement qu’ils sont en confiance et que les armements occidentaux sont efficaces et qu’ils arrivent en nombre suffisant.

Les aides militaires accordées à l’Ukraine se comptent en milliards de Dollars

Des missiles, des lance-roquettes, des mitrailleuses… Les pays européens, longtemps réticents à livrer des armes à l’Ukraine, ont franchi le pas. Fin janvier 2022, dans un contexte où plus de 150.000 soldats russes étaient déjà massés à la frontière ukrainienne, le gouvernement allemand, campant sur ses positions traditionnelles hostiles à des livraisons d’armes, s’était attiré des moqueries en annonçant la fourniture de 5.000 casques militaires à Kiev.

Il faut attendre le 24 février et l’invasion de l’Ukraine par la Russie pour que l’Allemagne, traditionnellement hostile à la livraison d’armes, brise un tabou. Le 26 févrierBerlin autorise la livraison à Kiev de 1.000 lance-roquettes antichar, de 500 missiles sol-air Stinger et de 9 obusiers. Le même jour, la France annonce à son tour la livraison d’équipements militaires de défense. Depuis, les aides militaires accordés à l’Ukraine se comptent en milliards de dollars. 

Le 19 mai 2022, le Congrès américain débloque une enveloppe de 40 milliards de dollars pour soutenir l’effort de guerre ukrainien. Parmi ces 40 Milliards, 20 Milliards sont réservés à l’assistance militaire selon le site d’information américain CNBC. Le lendemain, le vendredi 20 mai, les pays du G7 représentés par leurs ministres des finances réunis en Allemagne, promettent 19.8 Milliard de dollars pour « aider Kiev ». « En 2022, nous mobilisons 19,8 milliards de dollars d’aide budgétaire, dont 9,5 milliards de dollars d’engagements récents (…) afin d’aider l’Ukraine à combler son déficit financier et continuer d’accorder des services de base au peuple ukrainien », indique la déclaration conjointe.

Fin juin 2022, les États-Unis annoncent modifier leurs livraisons d’armement à l’Ukraine, pour prendre en compte un conflit désormais plus statique et concentré sur l’est du pays. Le président Joe Biden annonce ainsi, le 30 juin, une nouvelle aide de 800 millions de dollars en « défense anti-aérienne, munitions pour l’artillerie, radars et autres équipements. 

De leur côté, les autres pays de l’OTAN se mobilisent également. Le 29 juin 2022, à l’occasion d’un sommet à Madrid, l’OTAN promet de soutenir l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire« .  Dans une déclaration commune, les pays membres se sont mis d’accord sur un nouveau plan d’aide passant par la « livraison d’équipements militaires non létaux » et par un renforcement des défenses ukrainiennes contre les cyber-attaques. Le sommet de Madrid permet également de lancer officiellement le processus d’adhésion de la Suède et la Finlande. Dès le 24 mars la Finlande s’était engagé à fournir une aide militaire dont les autorités n’ont pas précisé la nature « raisons de sécurité.

Le mardi 6 septembrel’Allemagne annonce à nouveau une livraison d’armements « d’environ 500 millions d’euros. » Parmi les armes délivrées figurent notamment « trois systèmes de défense antiaérienne Iris-T, une douzaine de chars de dépannage, 20 lance-roquettes montés sur pick-up, des munitions de précision et des appareils anti-drones », selon un porte-parole du gouvernement allemand interrogé par l’AFP. Une grande partie de cette aide devrait être livré en 2023. 

Enfin, une nouvelle réunion des alliés de l’Ukraine, destinée à coordonner l’appui militaire au pays, se déroule ce jeudi 8 septembre sur la base américaine de Ramstein en Allemagne. À cette occasion, les États-Unis annoncent de nouvelles aides militaires d’un montant de 675 millions de dollars. « Aujourd’hui, nous constatons le succès manifeste de nos efforts communs sur le champ de bataille », déclare le secrétaire d’État étasunien à la défense, Lloyd Austin.

TV5MONDE : Est-il possible que la Chine contourne l’interdiction d’exportation d’armes vers la Russie en passant par la Corée du Nord ? 

C’est une autre théorie qui peut être développée. En matière d’armements les Russes peuvent aussi bien se tournent vers les Nord-Coréens pour mieux se rapprocher des Chinois. Peu d’éléments permettent d’étayer cette théorie pour l’heure mais elle répond à une logique géopolitique. 

Les Russes sont dans une véritables offensives de charme vis-à-vis des Chinois.Général Jean-Paul Paloméros.

On ne peut que constater la proximité sino-russe avec des exercices militaires communs. Evidemment, la Chine ne veut pas paraître comme cobelligérant mais les Russes sont dans une véritables offensives de charme vis-à-vis des Chinois et ces derniers sont très proches des Nord-Coréens. [NDLR : Les militaires russes, bélarusse, syriens, indiens et chinois ont participés à des exercices conjoints baptisés « Vostok-2022 » entre le 4 et le 7 septembre 2022. Ces manœuvres se sont déroulées dans l’Extrême-Orient russe où se sont réuni plus de 50 000 militaires selon Moscou]. 

Je pense que les spécialistes ne manqueront pas dans les semaines à venir d’analyser les armements utilisés par les Russes dans les zones d’affrontements. Les informations sur les armements chinois sont relativement disponibles dans la mesure où la Chine communique beaucoup sur ce point. Parallèlement, l’industrie d’armement nord coréenne est surveillée de près par les Américains depuis très longtemps. Les semaines à venir devraient ainsi permettre de déterminer la véracité de ces théories.

LE JV2 AVEC AFP

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