La Tunisie d’antan, un modèle de coexistence entre migrants d’horizons divers


L'archevêque de Tunis, Ilario Antoniazzi, dirige une messe le 15 août 2022 avant la procession catholique de l'Assomption à La Goulette, un quartier de Tunis afp.com - FETHI BELAID

Des « Je vous salue Marie » salués par des youyous de femmes musulmanes: la procession catholique de l’Assomption à La Goulette a rappelé l’intégration réussie pendant deux siècles des Siciliens de Tunisie, un modèle de coexistence entre migrants d’horizons divers.

La procession, jadis organisée par les pêcheurs siciliens du port de La Goulette, près de Tunis, était aussi suivie par les musulmans et les juifs du quartier de la « Piccola Sicilia ». Comme en ce 15 août où une foule de musulmans ont assisté à la messe avant de marcher derrière les officiants.

Jusqu’en 1964, quand la Tunisie indépendante a mis fin à cette tradition, la « Madone de Trapani » était portée jusqu’à la mer depuis une église construite sur un terrain donné en 1848 par le régent de Tunis, Ahmed Bey Ier, dont la mère était Sarde.

En 2017, la tradition a repris, et chaque année « la statue de la Vierge sort un peu plus loin » du parvis, se félicite l’archevêque de Tunis, Ilario Antoniazzi, 74 ans.

La Tunisie, où « les chrétiens sont respectés », « est un exemple pour beaucoup de pays arabes », estime ce prélat arabophone qui vit dans la région depuis 50 ans.

Dans un documentaire sorti avant l’été, Alfonso Campisi, descendant de Siciliens arrivés dès 1830, a voulu raconter « l’histoire oubliée » des 130.000 Italiens de Tunisie, à 90% Siciliens.

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– Modèle d’intégration –

Leur présence imprègne encore la langue, l’architecture et la cuisine locale, même si la majorité a dû partir après l’indépendance en 1956, à cause de législations défavorables (nationalisation des métiers et des terres).

L’une des plus illustres figures de cette communauté est l’actrice Claudia Cardinale, née justement à La Goulette.

L’idée du documentaire « Siciliens d’Afrique. Tunisie: Terre promise » a germé « quand des Siciliens de la vieille communauté — quelques centaines de personnes — m’ont dit: +Donnez-nous la parole, nous sommes le peuple muet+ », détaille M. Campisi, professeur de civilisation italienne à Tunis.

Côté tunisien aussi, « on ignore cette période de l’histoire », reconnaît Nadia Naji, une Tunisienne qui enseigne l’italien à l’université.

Pourtant, cet héritage est omniprésent: dans les bâtiments de la « ville européenne » de Tunis, sur nombre d’enseignes de magasins, dans les noms de poissons (« triglia » pour le rouget) ou des expressions comme « d’accordo » (d’accord).

Cette mémoire reflète une longue coexistence harmonieuse entre communautés, dont également 100.000 Juifs et des milliers de Maltais, Grecs ou Espagnols.

« Mes grands-parents me parlaient de leurs amis juifs, italiens, siciliens. Il n’y avait pas les Tunisiens (d’un côté) et les autres. Les Juifs étaient très bien intégrés, les Italiens, les Maltais aussi », assure Atef Chedli, une radiologue tunisienne de 65 ans.

« Les Italiens étaient plus proches de la population tunisienne parce qu’ils partageaient le même statut d’infériorité » sous le protectorat français (1887-1956) et la même culture méditerranéenne, estime Silvia Finzi, 67 ans, directrice du « Corriere di Tunisi », une publication qui existe depuis 1956.

– « Nostalgie » –

L’énorme majorité des Italiens étaient artisans, maçons, mécaniciens ou ouvriers agricoles, fuyant la péninsule aux 19e et 20e siècles pour échapper à la misère et la mafia sicilienne.

Comme ils habitaient les mêmes quartiers que les Tunisiens, « ils partageaient les fêtes mais aussi les peines », se souvient Mme Finzi, une descendante d’Italiens arrivés au milieu du 19e siècle.

Dans son documentaire, Alfonso Campisi cherche à montrer, à rebours du discours antimigrants en Europe, comment la Tunisie a accueilli « des gens pauvres, venant de Sicile, mais également de Grèce, de Corse, d’Espagne ».

Tout n’était pas idyllique car « des barrières, surtout religieuses, séparaient les communautés » et il était difficile pour une jeune Tunisienne de fréquenter un Italien ou l’inverse, relate Silvia Finzi. Mais la Tunisie a su faire « cohabiter » une mosaïque de migrants « sans les obliger à renier leurs racines ».

Chez tous ceux qui l’ont vécue, cette époque a laissé un mélange « de nostalgie et de volonté pour la Tunisie de rester un pays ouvert et tolérant », selon cette universitaire.

Une preuve que « lorsque les migrants sont intégrés, une ouverture et une tolérance se manifestent mais aussi de la culture, des métiers, des spécificités qui enrichissent une culture nationale ».

LE JV2 AVEC AFP

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