Sommet de la TICAD à Tunis : comment le Japon cherche à être influent sur le continent africain ?


Le président Uhuru Kenyatta et Shinzo Abe, Premier ministre du Japon de 2012 à 2020 lors de la TICAD le 28 août 2016 à Nairobi. AP Photo/Sayyid Abdul Azim

La huitième édition de la TICAD ( Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique) entre le Japon et le continent africain commence ce samedi 27 août, à Tunis. Créée en 1993, la Conférence marque le long engagement du Japon en Afrique. Entre aide au développement et partenariats économiques à long terme, quels sont les enjeux de cette présence japonaise ? Réponses de Oumarou Barry, journaliste indépendant vivant au Japon et spécialistes de relations entre Tokyo et le continent africain.

TV5MONDE :  De quand date cette relation entre le Japon et le continent africain ?
 
Oumarou Barry, journaliste : Le Japon a été l’un des tout premiers pays à se pencher sur le développement de l’Afrique. Et c’est pour ça qu’il a lancé en 1993 la TICAD ( Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique). Les Japonais aiment dire que c’était un format innovant, de rencontrer les Africains, de les écouter, de savoir un peu ce dont ils avaient besoin. Et c’était un sommet qui a été lancé par les Japonais en invitant des chefs d État et les ministres au plus haut niveau des gouvernements africains.
 
TV5MONDE : Quel en était son objectif ?
 
Oumarou Barry : Comme son nom l’indique (Conférence internationale sur le développement de l’Afrique), l’idée était de venir en aide au continent africain dans un contexte de l’après-guerre froide. Le Japon voulait mettre l’accent sur la situation de l’Afrique qui était à l’écart de la scène internationale.

La perception japonaise était que le continent africain avait besoin d’aide. Ils ont donc décidé ce nouveau format. Au départ, il était prévu une rencontre tous les tous les cinq ans, puis tous les trois ans. Et l’une des grandes nouveautés, portée par le Premier ministre japonais de l’époque, Shinzo Abe ( Premier ministre du Japon de 2006 à 2007 et de 2012 à2020, NDLR), a été de délocaliser ce sommet de la TICAD, sur le continent africain, en 2016.

Auparavant cela avait toujours lieu au Japon, entre Yokohama et Tokyo. Le Kenya a donc été le premier pays africain à accueillir le sommet de la TICAD. Cette année c’est la deuxième fois que la TICAD a lieu en Afrique. Et c’est la Tunisie qui a été choisie.
 
Ce qui va avoir lieu en Tunisie ce week-end, ce sont les rencontres ministérielles, donc au plus haut niveau du gouvernement. Il y a aussi des événements parallèles organisés par les partenaires du Japon sur ce sommet, comme la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, les Nations Unies. Ces side events ( conférences parallèles ) ont d’ailleurs déjà commencé cette semaine.

TV5MONDE : Cette huitième édition de la TICAD va continuer à aborder cette aide au développement en Afrique. Quels en seront les autres enjeux ? 
 
 Oumarou Berry : Ce qui se dit au Japon c’est que c’est un sommet très important. Malheureusement, il sera marqué par l’absence physique du Premier ministre, Fumio Kishida, touchée par la Covid. Quand le personnage principal d’un tel événement est absent, cela en fait un sommet un peu moins prestigieux.

Le président du Sénégal, à la tête de l’Union africaine Macky Sall songe à annuler sa venue (Il est finalement bien parti. Son homologue sud-africain, Cyril Ramaphosa a annulé, ndlr). Il y a encore des doutes du côté du Maroc et de l’Algérie. Quoi qu’il en soit, cela risque d’être un sommet en deça des attentes.
 
Si le Premier ministre japonais n’est pas là, il sera difficile de montrer l’attachement de Tokyo à cette relation Afrique-Japon. Bien entendu, il participera en ligne, mais ce n’est pas la même chose.
 
Parmi les thématiques, bien sûr, ce qui est important c’est la lutte contre le changement climatique. Plusieurs projets allant dans ce sens seront proposés.

 

Tokyo a également compris que l’Afrique était une terre d’opportunités.Oumarou Barry, journaliste au Japon

Il ne faut pas oublier qu’il y a deux volets dans une TICAD. Tour d’abord, il y a l’aspect politique avec tous ces chefs d’État. Et puis, l’Agence de coopération internationale du Japon (JICA) s’occupe de mettre en place les programmes de développement japonais, dans lesquels on parlera d’agriculture, d’énergie verte, de transition énergétique, etc. Ces réunions ont déjà commencé en début de semaine. En tout, ce sont près de 26 rencontres parallèles qui se sont déroulées cette semaine.
 
TV5MONDE : Comment se manifeste aujourd’hui cette aide japonaise au développement en Afrique ? Cette aide au développement venant du gouvernement japonais s’accompagne également d’une phase d’investissements privés ?
 
Oumarou Barry : L’aide au développement est toujours un aspect important dans la politique étrangère du Japon. Mais Tokyo a également compris que l’Afrique était une terre d’opportunités. La Chine, la Russie, l’Inde, mais aussi les États-Unis, et les partenaires traditionnels européens comme la France ou le Royaume-Uni ont déjà une grosse présence économique sur place.

C’est vraiment sous l’impulsion de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe que le secteur privé japonais s’est impliqué plus. Pour la TICAD VI au Kenya, en 2016, le Premier ministre avait  voyagé avec une délégation de près de 300 chefs d’entreprises, du jamais vu. Il y avait des grosses entreprises internationales mais aussi des chefs de PME. Oui, l’aide au développement est toujours un objectif pour le Japon mais le marché africain est perçu comme une belle opportunité pour les entreprises japonaises.
 
 
TV5MONDE : Quelles sont les régions et les secteurs d’activités en Afrique ciblés par ces entreprises japonaises ? 

 
Oumarou Barry : Le Japon est vraiment présent sur tout le continent africain, en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et en Afrique de l’Est, avec de nombreux projets qui ont été lancés.

Au Sénégal, par exemple il y a un projet dont les Japonais sont très fiers. C’est une initiative lancée par la Coalition pour le développement de la riziculture en Afrique qui vise à doubler la production de riz en Afrique subsaharienne. L’objectif est d’atteindre 56 millions de tonnes de riz produites d’ici 2030.

Le contexte de pénurie alimentaire causée par le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine montre la pertinence de ce projet pour les Japonais. Le secteur agroalimentaire est vraiment un secteur clé.

Il y a également la sécurité. Ce n’est pas forcément mis en avant mais les Japonais financent un programme de formation du personnel policier dans plusieurs pays du continent, que ce soit la Côte d’Ivoire ou la RDC par exemple.

Et enfin, face à la pandémie de Covid, ils essaient également de s’intéresser au secteur de la santé. Dans une moindre mesure, j’ai remarqué qu’au fil des différentes TICAD, ils mettaient de plus en plus l’accent sur la jeunesse, notamment à travers des programmes d’échanges universitaires par exemple.
 
Ils veulent faire venir des jeunes Africains au Japon dans des universités, dans les programmes niveau master et les former pendant deux ou trois ans sur des secteurs assez cruciaux comme l’agriculture, l’assainissement. Une fois ces étudiants africains de retour chez eux, ils serviront de pont entre leur pays et le Japon. Ils aimeraient également encourager les jeunes Japonais à aller en Afrique, pour y lancer des start-ups, notamment dans le domaine de la santé, et se mettre en partenariat avec les jeunes Africains, pour dynamiser un peu cette relation Japon-Afrique.

 

Les investisseurs [japonais] ont envie d’y aller mais ne sont pas rassurés. Et les Japonais en ont besoin pour faire des affaires.
Oumarou Barry, journaliste spécialiste des relations entre le Japon et l’Afrique.

 TV5MONDE : Comment sont perçues ces initiatives au Japon par les entrepreneurs et investisseurs justement ? Sont-ils conscients de cette opportunité ou sont-ils frileux ?
 
Oumarou Barry : Les politiques savent que l’Afrique doit être une priorité. C’est pour cela que Shinzo Abe a insisté pour faire venir tous ces chefs d’entreprises, pour leur montrer le potentiel de l’Afrique. 
 
Les entreprises japonaises ont cette volonté d’investir en Afrique. Malheureusement, cette volonté n’est pas suffisante. Il y a de gros groupes comme Toyota par exemple,  mais les PME ont peur d’aller sur le terrain à cause des problèmes de sécurité chronique, de l’instabilité politique. Ces investisseurs ont envie d’y aller mais ne sont pas rassurés. Et les Japonais en ont besoin pour faire des affaires.
 
Donc le Japon est à la traîne par rapport à la Chine. Il y a environ 800 entreprises japonaises en Afrique (796, selon la TICAD, NDLR). C’est très peu par rapport à la Chine qui s’est imposée sur le continent (il y aurait plus de 10 000 entreprises chinoises sur le continent africain, affirme le magazine Forbes, NDLR).

Le Japon cherche à marquer sa différence, notamment au niveau académique. Il y a de plus en plus d’universités japonaises qui ouvrent des département Afrique/Asie, et qui encouragent les étudiants à aller sur le terrain en Afrique, pour découvrir, travailler, revenir ici, et éventuellement influencer la société japonaise sur sa perception de l’Afrique. Mais le retard est flagrant par rapport aux autres partenaires du continent comme la Chine ou la France.
 

Le Japon mise sur la formation d’un personnel africain de qualité, et capitalise sur les ressources humaines en les formant à un savoir-faire japonais.

TV5MONDE : Compte tenu de ce retard et du contentieux historique entre le Japon et la Chine, quelle est la stratégie du Japon ?
 
Oumarou Barry : Tokyo est consciente de ce retard par rapport à la Chine qui lance de gros projets comme les nouvelles routes de la soie, qui touchent l’est de l’Afrique. Au dernier forum Chine-Afrique au Sénégal, la Chine avait annoncé un investissement de 40 milliards de dollars. Lors de la TICAD 2019, le Japon avait annoncé 20 milliards uniquement.

Il veut se différencier en se consacrant plus, et c’est les autorités japonaises qui le disent, à la matérialisation de cet engagement. Notamment comme je le disais, avec les jeunes talents, en investissant plus dans le personnel, la formation, que ce soit au niveau des infrastructures, de la santé, l’agriculture. Le Japon mise sur la formation d’un personnel africain de qualité, et capitalise sur les ressources humaines en les formant à un savoir-faire japonais.
 
TV5MONDE : Que cherche à faire le Japon d’un point de vue politique sur la scène internationale avec cette présence en Afrique ?
 
Oumarou Barry :  Le Japon cherche un rayonnement à l’international, pour qu’on n’oublie pas qu’il reste tout de même une puissance économique, diplomatique… Si tout le monde est sur le continent africain et qu’il est en retrait, cela envoie un mauvais message.
 
Quand on parle du Japon, on pense immédiatement à Shinzo Abe ( assassiné le 8 juillet 2022)  qui est resté longtemps au poste de Premier ministre. Il a beaucoup insisté pour une place de membre permanent pour le Japon au Conseil de sécurité de l’ONU. Avoir de l’influence pour peser sur la scène internationale reste un objectif fort pour Tokyo.
 
Mais le point crucial pour la société japonaise, c’est que si les entreprises japonaises, surtout les PME ne se diversifient pas, ne diversifient pas leurs activités, leurs marchés, elles risquent tout simplement de disparaître.
 
La société japonaise est une société qui est vieillissante. C’est la société la plus âgée au monde. Et il faut trouver d’autres d autres marchés pour financer le mode de vie japonais, s’occuper des personnes âgées. Ces entreprises ont tout intérêt à regarder du côté de l’Afrique pour cela.

Néanmoins, l’une des difficultés les plus rencontrées, ça, c’est ce qu’on dit en coulisses du côté des Africains qui travaillent avec les Japonais. C’est parfois un manque de flexibilité de la part des Japonais et une façon de faire rigoureuse, réglée. Ils ont parfois quelques difficultés à s’adapter pour pouvoir être mieux présents sur le continent.
 

LE JV2 AVEC AFP

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