Quels sont les enjeux de la visite d’Emmanuel Macron en Algérie ?


Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, accueille son homologue français, Emmanuel Macron, à son arrivée à l'aéroport de Houari Boumediene à Alger,ce jeudi 25 août 2022.  Capture d'écran vidéo AFP.

Emmanuel Macron se rend en Algérie  du 25 au 27 août. Questions mémorielles, sécurité au Sahel, gestion des visas, approvisionnement en gaz, respect des droits humains … Quels sont les enjeux de cette visite ?

C’est donc pendant trois jours que le président Emmanuel Macron sera en visite « officielle et d’amitié » en Algérie, et ce, du jeudi 25 au samedi 27 août 2022. Selon un communiqué de l’Élysée, cette visite « contribuera à approfondir la relation bilatérale tournée vers l’avenir au bénéfice des populations des deux pays, à renforcer la coopération franco-algérienne face aux enjeux régionaux et à poursuivre le travail d’apaisement des mémoires ».

« Se tourner vers l’avenir »

Selon une source proche du gouvernement jointe par TV5MONDE, cette visite « vise à recréer du lien, redynamiser la coopération et revivifier la relation dans sa globalité » entre les deux nations. « C’est le début du deuxième mandat d’Emmanuel Macron. Il fallait un déplacement symbolique. C’est le premier déplacement en Algérie depuis 2017 », ajoute cette source. 

Selon une autre source proche de l’Élysée, la volonté du président Macron est de « se tourner vers l’avenir », notamment vers la jeunesse algérienne, « tout en continuant le travail d’apaisement des mémoires. » 

Les dossiers à aborder entre les deux chefs d’État sont nombreux : les enjeux régionaux au Sahel, le Mali, la Méditerranée, la question énergétique avec l’approvisionnement en gaz de l’Europe, les politiques migratoires avec la question des visas et des laissez-passer consulaires, mais aussi les questions mémorielles.

  • Questions mémorielles

Quelle sera la place de la question mémorielle lors de la visite d’Emmanuel Macron ? Selon l’historienne et spécialiste de la mémoire de l’immigration algérienne en France, Naïma Yahi, le contexte géopolitique l’emporte aujourd’hui sur la question de la mémoire coloniale dans l’agenda du président.

« On peut dire qu’il y a deux Macron. Le porteur d’un chantier mémoriel et historique, avec une vraie volonté qui est inédite. Et il y a le Macron président de la République française dans un contexte géopolitique compliqué, en Afrique du Nord et en Afrique. L’armée française vient de quitter le Mali. Il y a des tensions entre le Maroc et l’Algérie. Le président français aura en tête les considérations liées à la guerre en Ukraine avec une Algérie proche de Moscou. Les enjeux autour des énergies fossiles restent aussi importants. Tout cela vient interférer dans les démarches d’histoire et de mémoire autour des enjeux de la conquête et domination coloniale dehors de la guerre d’Algérie », estime l’historienne.

Selon l’Élysée, les déclarations et preuves de volonté d’apaisement venant de la France ont été nombreuses (la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la mort de Maurice Audin et dans l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel ou encore dans les événements du 17 octobre 1961). « C’est maintenant aux Algériens d’avancer sur ces questions désormais », estime une source élyséenne. 

« Depuis juillet et la commémoration du 60ᵉ anniversaire de l’indépendance algérienne, l’Algérie envoie des signaux très positifs pour enfin entamer ce travail en commun d’histoire, de mémoire du fait colonial et de la guerre d’Algérie » estime pour sa part Naïma Yahi. Le président Tebboune a en effet reçu le 4 juillet dernier l’historien Benjamin Stora, envoyé par Emmanuel Macron. « C’est la première fois qu’il y avait une discussion au fond » côté algérien sur ces questions mémorielles depuis la publication du rapport, avait souligné Benjamin Stora à la sortie de son entretiena avec le président algérien.

L’historien français Benjamin Stora, né à Constantine en 1950, est l’auteur d’un rapport pronant une série de mesure entre Paris et Algérie pour aboutir à un appaisement entre les deux pays sur le passé colonial. Après un entretien en tête à tête, le président algérien a invité l’historien à assister au défilé du 5 juillet. 

« Benjamin Stora​ était l’émissaire du président Macron appelant de ses vœux à réouvrir ce chantier pour l’amitié et le partenariat entre les deux rives. Cette démarche a été accueillie chaleureusement par le président Tebboune qui évoqué une volonté de travailler en commun sur l’histoire du fait colonial. Cela marque l’ouverture d’un nouvel épisode sur ces questions mémorielles », explique Naïma Yahi.

Mais les relations n’ont pas été tout le temps dans le sens de l’appaisement et du travail en commun entre Alger et Paris. Le 2 octobre 2021, Alger rappelle pour trois mois son ambassadeur à Paris, en réaction aux propos d’Emmanuel Macron affirmant devant des jeunes que l’Algérie, après son indépendance, s’est construite sur « une rente mémorielle » entretenue par « le système politico-militaire ». Ces propos ne sont pas officiels. Ces propos ont été rapportés par le journal français Le Monde.

L’historienne Naïma Yahi revient sur l’évolution de ce qu’elle appelle ce « chantier mémoriel ». « Il ne faut tout pas oublier que cet enjeu de mémoire est d’abord franco-français. Ce chantier a commencé depuis le premier quinquennat. Il y a eu des gestes assez importants, et des avancées symboliques notables, en France », explique-t-elle. « Les déclarations d’Emmanuel Macron sur la ‘rente mémorielle algérienne’ en 2021 sont très mal reçues en Algérie. Elles interviennent alors que l’Algérie a elle-même émis une fin de non-recevoir à la sortie aux proposition du rapport de Benjamin Stora (pour une réconciliation des mémoires autour de la période coloniale et de la guerre d’indépendance entre la France et l’Algérie, NDLR) ».

La rencontre entre les deux présidents pourra-t-elle lever les dernieres incompréhensions ?
 

  • Sahel et enjeux régionaux

La question de la sécurité au Sahel et de la lutte contre le terrorisme dans cette région reste centrale pour Emmanuel Macron. « L’Algérie joue un rôle important dans la crise du Sahel, de par sa position. Et la coordination avec elle est essentielle à la France pour continuer la lutte contre le terrorisme », détaille une source de l’Elysée, lors d’une réunion avec la presse.

Le pouvoir algérien a joué un rôle derrière l’accord d’Alger, officiellement dénommé Accord pour la paix et la réconciliation au Mali. C’est un accord visant à mettre fin à la guerre au Mali. Il a été  signé le 15 mai et le 20 juin 2015 à Bamako après des négociations menées à Alger entre la République du Mali et la Coordination des mouvements de l’Azawad. Alger a réussi à mettre à la même table des négociations le pouvoir central de Bamako et les mouvements touaregs. Le pouvoir algérien n’a pas réussi à mettre à la table des discussions des groupes djihadistes.

La place et l’influence de la Russie en Afrique et ses liens avec l’Algérie seront aussi débattus entre les deux chefs d’État. « Il y a une longue tradition de coopération militaire entre l’Algérie et la Russie, doublée depuis maintenant quatre ans d’une présence militaire russe renforcée en Méditerranée. À la lumière de la guerre en Ukraine, la stratégie globale doit être adaptée et les propositions françaises en terme de coopération de défense seront mises sur la table des discussions », poursuit cette source de l’entourage de l’Elysée.

  • Les visas

Paris a en effet réduit de 50% le nombre de visas accordés à l’Algérie – comme au Maroc – pour mettre la pression sur des gouvernements jugés trop peu coopératifs dans la réadmission de leurs ressortissants expulsés de France.

« La réduction du nombre de visas a des effets importants en Algérie. Cela crée une pression sur le pouvoir algérien », soulignait Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie auprès de l’AFP

Une source proche du gouvernement français, jointe par TV5MONDE, confirme que »l’attribution des visas est un sujet très important pour les Algériens, pour la jeunesse ». « Nous en sommes bien conscients », ajoute cette même source qui sera du voyage présidentiel en Algérie. La mobilité des personnes étant un aspect important de cette relation bilatérale franco-algérienne, on peut s’attendre à des prises de décisions pendant cette visite.

« Et c’est d’ailleurs tout l’enjeu de la présence du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin aux côtés d’Emmanuel Macron », estime cette même source gouvernementale française.

  • Économie et approvisionnement en gaz

Le volet économie de cette visite reste celui où tout peut arriver. L’Élysée insiste sur la présence dans la délégation de patrons de PME, de start-up, mais on pourra également retrouver des patrons de grands groupes (Illiad, Total, …).

Néanmoins, aucune annonce de contrats prévus. « Il ne faut pas s’attendre à de grandes annonces de signature de contrats pendant cette visite. Ce n’est pas l’objet principal de ce déplacement », précise la source proche de l’Élysée, lors d’échanges avec des journalistes. « Bien entendu l’Algérie reste un des fournisseurs principaux de gaz pour la France, et la question de l’approvisionnement de gaz reste un sujet parmi beaucoup d’autres », conclut-elle.

L’Algérie est le premier exportateur de gaz en Afrique. »Et nous sommes dans un  contexte de pénurie de gaz, lié à la guerre en Ukraine », explique une source proche du gouvernement, contactée par téléphone par TV5MONDE. »Le patron de Total Energies ( Patrick Pouyanné) sera présent parmi beaucoup d’autres chefs d’entreprise. Il discutera, comme il le fait très régulièrement avec ses homologues algériens et notamment de la Sonatrach (compagnie nationale algérienne chargée de l’exploitation du gaz et du pétrole, NDLR). La question de l’énergie et de l’approvisionnement en gaz reste un sujet important de la relation entre la France et l’Algérie », conclut cette même source.
 
Les attentes économiques sur d’autres secteurs sont très fortes chez Alger. Les autorités algériennes savent bien que ce n’est qu’une période conjoncturelle et sont en attente d’une implication française plus forte en termes d’investissements directs, de développement, de transferts de technologies, en plus de la question énergétique.
La France est à la peine économiquement en Algérie où, avec environ 10% des parts de marché, elle est désormais supplantée par la Chine (16%), premier fournisseur du pays.

Suez a perdu la gestion des eaux d’Alger, la RATP celle du métro et Aéroports de Paris celle de l’aéroport de la capitale. 

L’usine du groupe automobile Renault est aussi entravée par des quotas étatiques de pièces importées.

  • La question des droits humains

Les ONG dénoncent le tour de vis du régime, qui a étouffé le mouvement de contestation populaire du Hirak à l’origine de la chute du président Abdelaziz Bouteflika en 2019. 

Une douzaine d’organisations de la diaspora algérienne ont exhorté Emmanuel Macron à « ne pas occulter » le sujet des droits et libertés lors de sa visite.

Malgré des libérations ces derniers mois, environ 250 personnes sont encore détenues dans des prisons algériennes pour des délits d’opinion, selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD)

Le programme de la visite d’Emmanuel Macron : 

Le président français sera accompagné d’une délégation de près de 90 personnes, avec plusieurs ministres ou secrétaires d’État, des artistes, universitaire, sportifs, chefs d’entreprise et représentants religieux.  Catherine Colonna (Affaires étrangères et Coopération européenne), Bruno Le Maire (Économie et Finances) ou encore Gérald Darmanin (Intérieur), mais aussi Benjamin Stora, Kamel Daoud, le recteur de la grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Mohamed Hafiz et le Grand rabbin de France, Haïm Korsia, dont les parents sont d’Algérie et qui s’y rend pour la première fois.

Au programme, entretiens en tête à tête entre les deux chefs d’État, mais aussi déambulation au cimetière chrétien et juif de Saint Eugène pour rendre hommage aux morts pour la France, visite de la grande mosquée d’Alger, rencontre avec de jeunes entrepreneurs algériens. Puis à Oran, le président et sa délégation visitera la boutique mythique de musique, spécialisée dans le raï, « Disco Maghreb », remise en lumière par DJ Snake, avant de rencontrer des sportifs et danseurs de breakdance locaux.

LE JV2 AVEC AFP

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