Les explosions en Crimée rappellent le rôle de la résistance ukrainienne en territoire occupé

La fumée due aux multiples explosions sur la base aérienne russe près de la ville de Novofedorivka en Crimée pouvait être vue depuis la plage voisine. AP

Les circonstances des fortes explosions qui ont eu lieu mardi sur une base aérienne russe en Crimée demeurent floues. Mais les experts s’accordent à dire que si l’Ukraine en est responsable, l’armée a dû recevoir le soutien de groupes de résistance sur place. Le rôle des “partisans” pro-Kiev dans les territoires occupés par la Russie devient de plus en plus important.

Près de 24 heures après les explosions survenues sur une base aérienne militaire russe en Crimée, le mystère demeure, mercredi 10 août, autour des circonstances de cet incident qui, officiellement, a fait un mort et plusieurs blessés.

Moscou assure qu’il s’agit d’un accident lié à une explosion dans un dépôt de munitions. Mais Sergueï Axionov, le gouverneur russe de Crimée, a en parallèle relevé le niveau d’alerte terroriste, suggérant que les autorités craignent un acte de sabotage et “deviennent plus inquiètes quant à la sécurité dans la région”, assure le New York Times.

Accident, sabotage ou missile ?

Du côté de Kiev, c’est une version très différente des faits qui est mise en avant. “Un responsable du gouvernement ukrainien, sous couvert d’anonymat, a affirmé au Washington Post qu’il s’agissait de l’œuvre des forces spéciales ukrainiennes”, a affirmé sur Twitter Isabelle Khurshudyan, la cheffe du bureau en Ukraine du journal américain.

Le New York Times soutient pour sa part que des responsables militaires ukrainiens lui ont assuré que cette attaque avait été menée par des “groupes de résistants loyaux à Kiev et actifs en territoire occupé par la Russie”.

Il ne faut pas non plus exclure la possibilité que les Ukrainiens aient réussi à toucher cette base aérienne avec un missile. “Les vidéos disponibles depuis hier montrent des dégâts importants, peu compatibles avec la thèse d’un sabotage sur place – cela aurait nécessité des grandes quantités d’explosifs, difficiles à transporter à proximité d’une base probablement bien protégée par les forces russes”, souligne Huseyn Aliyev, spécialiste du conflit ukraino-russe à l’université de Glasgow.

Mais la thèse du missile comporte un hic : la base aérienne russe de Novofedorivka se trouve à plus de 200 kilomètres de la ligne de front, et les seules armes pouvant frapper à une telle distance ont été livrées à Kiev par des pays alliés de l’Otan.

Ces nations ont toujours insisté pour que leur matériel militaire soit utilisé à des fins uniquement défensives, et non pour frapper la Russie hors du territoire ukrainien. C’est sans doute pour cette raison que des responsables ukrainiens sous couvert d’anonymat multiplient les déclarations suggérant qu’il s’agirait d’une opération menée par un réseau de résistance ou des forces spéciales ukrainiennes.

L’insistance des Russes à mettre ces explosions sur le compte d’un accident se comprend aussi : si l’Ukraine avait pu frapper une cible aussi éloignée de la ligne de front, “ce serait plutôt humiliant pour Moscou et ses services de renseignement”, juge Taras Fedirko, politologue et anthropologue spécialiste de l’Ukraine à l’université de St-Andrews, en Écosse.

Le gouverneur prorusse de Kherson empoisonné

Même s’il s’agissait d’un missile lancé depuis l’Ukraine, il n’aurait probablement pas pu frapper juste “sans le soutien de groupes de partisans pro-Kiev sur place fournissant des informations utiles comme des coordonnées GPS”, suppose Huseyn Aliyev.

Ces explosions en Crimée viennent rappeler que la guerre ne se livre pas seulement sur le front : dans les territoires occupés par la Russie, Kiev “compte de plus en plus sur des réseaux de résistance ou de partisans pour infliger des revers à l’armée russe”, affirme Huseyn Aliyev.

C’est particulièrement flagrant à Kherson, dans le sud du pays, où Volodymyr Saldo, nommé en avril par Moscou gouverneur de cette région occupée depuis début mars, a été empoisonné puis transporté en urgence dans un hôpital de Russie, dimanche 7 août. Une opération qui aurait été menée par la résistance locale. “Les patrouilles russes sont attaquées régulièrement le soir par des partisans pro-ukrainiens dans cette ville”, ajoute Huseyn Aliyev.

D’autres villes occupées du sud du pays sont de plus en plus le théâtre d’actes de sabotages ou d’assassinats ciblés, a constaté Alexander Motyl, un spécialiste américain de l’Ukraine. Sur le blog militaire « 1945 », il a listé une vingtaine d’incidents survenus depuis début avril à Melitopol et Berdyansk – entre Kherson et Marioupol – et autour de Zaporijjia, un peu plus au nord.

Ces attaques prennent des formes très diverses comme les assassinats de soldats russes, celui d’un blogueur ukrainien prorusse, des sabotages de voies de chemin de fer ou encore des attaques contre des stations radars russes.

Des actes de guérilla auxquels la Russie devait s’attendre à partir du moment où ses troupes ont mis une botte sur le sol ukrainien. La promotion de groupes de partisans fait partie de la “stratégie de défense de l’Ukraine depuis 2014”, rappelle le quotidien The Guardian.

Propagande de guerre et réelle menace pour l’armée russe

En janvier 2022, alors que la crise russo-ukrainienne s’envenimait, Kiev “a fait adopter une loi sur la défense du territoire prévoyant un cadre légal pour la création de groupes de combattants volontaires”, souligne Taras Fedirko.

Mais il a fallu attendre “environ mi-avril pour que ces résistants soient opérationnels sur le terrain”, précise Huseyn Aliyev. La plupart des réseaux n’ont longtemps existé que sur le papier car “les structures n’étaient pas du tout soutenues financièrement et logistiquement par les autorités”, ajoute ce chercheur.

Pour Taras Fedirko, il est encore très difficile aujourd’hui de savoir à quel point ces groupes de partisans sont formés de résistants locaux ou d’éléments venus de l’extérieur, “que ce soient des soldats ou des membres des forces spéciales”. “Il y a, en tout cas, un niveau de sophistication dans l’organisation des opérations – planifier des empoisonnements, suivre des cibles ou faire sauter des voies de chemin de fer – qui nécessite une formation militaire pour au moins certains membres de ces groupes”, estime Taras Fedirko.

Il est aussi compliqué de savoir dans quelle mesure Kiev exagère à dessein l’efficacité de ces partisans. “Cela fait évidemment partie de la propagande de guerre”, reconnaît Huseyn Aliyev. Certains groupes, comme l’Armée des partisans de Berdyansk, sont très actifs sur les réseaux sociaux pour menacer l’envahisseur ou les Ukrainiens tentés de collaborer avec les Russes. “Leur but est assez clair : suggérer qu’il y a toujours un espoir tant qu’il y a une résistance et faire comprendre aux éventuels collaborateurs qu’ils sont surveillés”, résume Taras Fedirko.

Mais même s’il y a une part d’exagération, “ces résistants sont devenus un problème très sérieux pour l’armée russe”, assure Huseyn Aliyev. D’une part, les actes de sabotage et les assassinats ciblés “obligent une partie des soldats russes à se concentrer sur la chasse au partisan au lieu de se battre sur le front”, observe Taras Fedirko.

D’autre part, “c’est aussi une source importante de renseignements pour l’armée ukrainienne”, estime Huseyn Aliyev. Pour lui, l’artillerie ukrainienne ne pourrait pas viser efficacement les dépôts de munitions russes sans les informations transmises par ces partisans, aux premières loges pour suivre les mouvements russes.

C’est pour cela aussi que les explosions sur la base aérienne en Crimée sont importantes. “Il ne faut pas oublier que jusqu’à présent, il n’y avait pas ou très peu de signes d’une quelconque résistance dans cette région”, souligne Huseyn Aliyev. Si l’attaque a bel et bien été menée avec un soutien local, cela signifie que « Kiev a décidé d’investir dans le développement d’un réseau en Crimée”, note ce chercheur. En d’autres termes, les lignes d’approvisionnement depuis cette région – essentiel pour l’offensive russe dans le sud de l’Ukraine – ne seront plus sûres pour l’armée russe.

LE JV2 AVEC AFP

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