Kenya: William Ruto, porte-parole des « débrouillards » à la réputation sulfureuse

 
Le vice-président et candidat à la présidence du Kenya, William Ruto (C), s'adresse à ses partisans lors d'un meeting à Thika, au Kenya, le 3 août 2022 afp.com - Yasuyoshi CHIBA

L’ambitieux et fortuné vice-président William Ruto se présente en challenger du pouvoir à l’élection présidentielle du 9 août, se posant en porte-parole des « débrouillards » du petit peuple et tentant de polir son image sulfureuse.

La voie semblait tracée pour que ce fin stratège de 55 ans, aux costumes toujours élégants, accède au sommet de l’Etat.

Le chef de l’Etat Uhuru Kenyatta – dont il est le vice-président depuis 2013 – l’avait adoubé, l’assurant du soutien du parti présidentiel pour l’élection de 2022 à laquelle lui n’a pas le droit de briguer un troisième mandat.

Mais après sa réélection en 2017, suivie de violences causant des dizaines de morts, Kenyatta s’est progressivement rapproché de son opposant historique Raila Odinga, à qui il a finalement donné son soutien.

Pour beaucoup d’observateurs, une des raisons de ce revirement d’alliances est l’incontrôlable ambition de Ruto.

« Ce qui rend Ruto singulier, c’est la rapidité de son ascension, son ambition », souligne l’analyste politique kényane Nerima Wako-Ojiwa: « Il est allé à contre-courant (des pratiques). Il est passé devant beaucoup de gens sans demander l’autorisation ».

« Beaucoup de gens ont peur que s’il arrive au pouvoir, il soit impossible à déloger ensuite », explique-t-elle.

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– « Débrouillards » contre « dynasties » –

Ruto se présente en opposant aux « dynasties » incarnées par Kenyatta et Odinga, héritiers de deux familles au coeur de la politique kényane depuis l’indépendance en 1963.

Il s’est fait le héraut des « débrouillards » (« hustlers ») de la rue comme lui, issu d’une famille modeste de la vallée du Rift.

Ce diplômé en sciences, professeur avant de se lancer en politique dans les années 1990, au sein des jeunesses du parti de l’autocrate Daniel arap Moi, aime à rappeler qu’il n’a eu sa première paire de chaussures qu’à l’âge de 15 ans et qu’il vendait des poulets en bord de route.

Il est aujourd’hui à la tête d’une grande entreprise de volailles, un des piliers de sa fortune – une des plus grandes du pays – qui comprendrait également des hôtels, des milliers d’hectares de terres…

L’étendue de ses actifs a fait l’objet d’une controverse entre le ministère de l’Intérieur et le « DP » (pour Deputy President, vice-président), qui accuse le pouvoir de vouloir le discréditer.

Sa rupture avec Kenyatta est consommée. Il a été un des plus virulents opposants à un projet de révision constitutionnelle défendu par le duo Kenyatta-Odinga et finalement invalidé par la Cour Suprême au terme d’une féroce bataille judiciaire.

En août 2021, Kenyatta avait mis son vice-président au défi de démissionner « s’il n’est pas content ». « Désolé, mais je suis en mission », avait répondu celui qui prône une économie « du bas vers le haut (…) afin de sortir des millions de personnes du désespoir ».

– Crimes contre l’humanité –

Kenyatta le Kikuyu – la première ethnie du pays – et Ruto le Kalenjin – la troisième en nombre – s’étaient alliés en 2012 pour conquérir le pouvoir, dans ce qui avait été surnommé la « coalition des accusés ».

Ils étaient tous deux poursuivis pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI) pour leur rôle dans les violences post-électorales de 2007-2008, les pires depuis l’indépendance (plus de 1.100 morts et 600.000 déplacés). Les deux hommes étaient à l’époque dans des camps opposés.

La CPI avait décrit Ruto comme le principal planificateur des violences contre la communauté kikuyu dans son fief kalenjin de la vallée du Rift, avant d’abandonner toutes les poursuites en 2016.

Celui qui était un des hommes les plus craints du pays s’emploie à polir sa réputation sulfureuse, mêlant accusations de violences, de corruption, d’appropriation de terres et de détournement de fonds qu’il ne cesse de démentir.

– « Timing parfait » –

Dès les prémisses du rapprochement Odinga-Kenyatta, il est parti en campagne, sillonnant le pays en casquette et polo, s’affichant sur les réseaux sociaux.

Ce quinquagénaire, chrétien « born again » revendiqué et père de six enfants, s’affiche en homme affable. Sa rhétorique des « débrouillards », misant sur un clivage social plus qu’ethnique, trouve notamment un écho chez les jeunes.

Ce discours n’est « pas nouveau », estime Nerima Wako-Ojiwa, mais « c’était le timing parfait » dans un pays durement frappé par la crise du Covid-19 et les répercussions économiques de la guerre en Ukraine.

« Il est considéré comme un des stratèges les plus efficaces de la politique kényane », rappelle Nic Cheeseman, professeur à l’université de Birmingham (Royaume-Uni).

« Il a une grande expérience des campagnes électorales », souligne-t-il: « Il a été aux côtés d’Odinga, il a été aux côtés de Kenyatta, (…) il connaît leurs forces et leurs faiblesses ».

LE JV2 AVEC AFP

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