Diplomatie : « La prochaine tournée d’Antony Blinken en Afrique ne se résume pas à un match entre les États-Unis et la Russie »

Antony Blinken et le président de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, lors de la signature d'un protocole de coopération pour promouvoir la santé publique sur le continent africain, le 11 mars 2022, à Washington.  Manuel Balce Ceneta / AP

Le chef de la diplomatie américaine se rendra en Afrique du Sud, en République démocratique du Congo et au Rwanda entre le 7 et le 12 août, réalisant sa deuxième tournée en Afrique en moins d’un an. Selon Marc Lavergne, directeur émérite de recherches au CNRS, cette visite est bien plus qu’une simple réaction celle de Sergei Lavrov la semaine dernière. Entretien. 

TV5 MONDE : cette tournée d’Antony Blinken est-elle une contre-offensive directe à celle de Sergueï Lavrov le mois dernier ? 

Marc Lavergne directeur émérite de recherches au CNRS : Je ne suis pas tout à fait convaincu que ça soit seulement ça. Il y a peut-être un effet de précipitation, mais les pays choisis ne sont pas des pays qui font sens par rapport à l’urgence ukrainienne. Il y a des problèmes propres à l’Afrique et c’est vrai que la Russie en profite. Elle va défendre ses intérêts vis-à-vis de l’Ukraine en proposant par exemple de livrer des céréales aux pays qui en ont besoin. Mais la visite d’Antony Blinken ne se résume pas à un match entre les États-Unis et la Russie, puisqu’il se rend globalement dans des pays alliés, qui ont des préoccupations indépendantes de la Russie.

Je crois que quelque chose se passe en Amérique. L’Afrique a toujours été un continent lointain et délicat, du fait du poids de l’esclavage aux États-Unis. Seul le Black Caucus, ( groupe qui rassemble les élus noirs au Congrès ndlr), s’intéressait vraiment à l’Afrique. Donc deux visites de Blinken en moins d’un an, c’est une façon de montrer aux Africains, “nous sommes-là, et pour y rester”. Notamment pour étoffer le rôle ambassades, et développer de nouvelles approches. Ce qui est crucial pour les États-Unis, c’est de contrôler les matières premières en Afrique. En cela, il y a une guerre avec la Russie et la Chine, car le Royaume-Uni n’est plus là, et les États-Unis préféreraient que la position de la France sur le continent soit plus solide. Mais il s’agit avant tout de dire que l’Afrique compte.
 

Antony Blinken fait le choix d’aller dans ce pays, le plus puissant du continent, un pays qui a besoin d’être stabilisé, certes, mais sur lequel on peut compter pour peser dans l’Union africaine.

Marc Lavergne directeur émérite de recherches au CNRS.

Lavrov a soigneusement choisi les pays dans lesquels il est allé, et les choix de Blinken doivent aussi montrer que l’Amérique n’est pas suiviste. Il va notamment se rendre en Afrique du Sud, qui n’est pas près de tomber dans l’orbite russe ! C’est un pays proche par la langue, mais aussi par la lutte contre la ségrégation, cela résonne avec l’histoire des États-Unis. Antony Blinken fait le choix d’aller dans le pays le plus puissant du continent, un pays qui a besoin d’être stabilisé, certes, mais sur lequel on peut compter pour peser dans l’Union africaine.

Pour ce qui est de la RDC et du Rwanda, Blinken y va pour montrer que l’Amérique peut faire quelque chose pour régler la crise engendrée par le M23. Tout ce qui se passe au Kivu est important d’un point de vue humanitaire et pour la stabilité de la RDC évidemment, mais aussi parce que cette crise tourne autour de matières premières dont tout le monde a besoin ! Il faut essayer d’interpréter ces visites : ce voyage s’inscrit dans la construction d’une relation à long terme avec le continent : il ne s’agit pas simplement de venir, une fois de temps en temps.

TV5 MONDE : qu’est-ce que Blinken peut proposer à ces pays ?

Les Américains sont déjà présents au Niger avec entre autres une base militaire importante à Niamey et une à Djibouti avec l’Africom, (le commandement central des forces américaines sur le continent africain ndlr). Mais les États-Unis doivent montrer qu’ils s’engagent vraiment s’ils veulent prouver qu’ils sont différents des Russes. Ils soutiennent par exemple Paul Kagame, notamment parce qu’il parle anglais et parce qu’il s’intéresse aux nouvelles technologies. C’est intéressant pour de futurs investissements américains.

L'armée américaine déploiyait en 2021 en Afrique entre 6000 et 7000 soldats par rotations. Ils mènent des opérations conjointes avec les armées nationales contre les djihadistes, notamment en Somalie. La principale base américaine se trouve à Djibouti avec 4000 hommes. 

L’armée américaine déploiyait en 2021 en Afrique entre 6000 et 7000 soldats par rotations. Ils mènent des opérations conjointes avec les armées nationales contre les djihadistes, notamment en Somalie. La principale base américaine se trouve à Djibouti avec 4000 hommes. 
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Il faut une bonne gouvernance pour remettre les pays africains dans une image « business oriented » (favorables aux affaires et au commerce). L’Afrique doit être ouverte aux investissements américains et il faut dire aux Américains : “il faut y aller !”. La France est déjà là, on le voit avec Bolloré, de l »huile de palme aux de chemins de fer, ou EDF et ses projets de barrages. Les Chinois sont là aussi, il y a un vrai danger de compétition économique et donc un besoin d’engagement profond. C’est cela qui pousse les Américains à se dire “il faut qu’on revienne”.

Dans la crise avec la RDC, Blinken peut appeler à la raison, notamment en faisant peser son poids sur Kagame, et essayer de construire ou reconstruire une Union africaine fonctionnelle. La RDC a rejoint la communauté d’Afrique de l’est africaine récemment, or l’Amérique a aussi des intérêts là-bas, comme au Kenya, où Blinken est allé l’année dernière.

Il s’agit de tirer un trait sur les années Trump. Donald Trump méprisait les Africains.
Marc Lavergne directeur émérite de recherches au CNRS.

TV5 MONDE : ces deux visites aussi rapprochées cherchent-elles à compenser le mandat de Donald Trump ?

Oui, il s’agit de tirer un trait sur les années Trump. Donald Trump méprisait les Africains, ce qui a pu laisser des traces auprès des dirigeants africains. L’ère Trump était aussi celle des Républicains, qui s’intéressent plus au Moyen-Orient. Il y a donc eu une vraie lacune du côté de l’Afrique. On pense aussi que l’intérêt pour l’Afrique peut résonner auprès de la communauté afro-américaine, qui vote plutôt pour les Démocrates. Or il ne faut pas oublier que les démocrates sont sur un siège éjectable et qu’ils doivent prendre en considération les élections de mi-mandat…

Sur le plan international aussi, l’Afrique est un enjeu important. On l’a vu au moment du vote de la résolution sur la guerre en Ukraine à l’ONU : ça a été un coup de semonce. On ne s’attendait pas à ce que tant de pays africains s’abstiennent, tout le monde est tombé de sa chaise ! C’est un signal d’alarme. Le siège de l’ONU a beau être à New York, si tout le monde se met à voter contre les États-Unis, la situation va devenir difficile. Tout ce voyage s’inscrit dans une approche structurelle plus que conjoncturelle. Les Russes sont certainement un facteur de crise, qui vient réveiller l’intérêt américain mais c’est aussi une occasion de se rappeler que l’Afrique existe.

LE JV2 AVEC AFP

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