80 ans de la rafle du Vél d’Hiv :  » La gifle de ma mère m’a sauvé la vie »

Rachel Jedinak, née Psankiewicz en 1934 à Paris, est une rescapée de la rafle du Vélodrome d'Hiver des 16 et 17 juillet 1942.Rachel Jedinak, née Psankiewicz en 1934 à Paris, est une rescapée de la rafle du Vélodrome d'Hiver des 16 et 17 juillet 1942. TV5MONDE

Ce 16 juillet 1942, il y a 80 ans, des policiers français tambourinent à la porte du domicile des grands-parents de Rachel Jedinak dans le XXe arrondissement de Paris. Rachel 8 ans, née Psankiewicz, est arrêtée avec sa soeur Louise, 13 ans. Les deux enfants réussiront à s’enfuir et ne partiront pas dans les camps de la mort. 80 ans après la rafle du Vél d’Hiv, Rachel Jedinak se souvient. Témoignage. 

Rachel Jedinak, née Psankiewicz en 1934 à Paris est une rescapée de la rafle du Vélodrome d’Hiver des 16 et 17 juillet 1942. Elle est l’auteur de Nous n’étions que des enfants, publié en 2018. À l’âge de 88 ans, Rachel Jedinak continue de donner des conférences, des entretiens et témoigne dans les classes d’écoles pour que cette mémoire « subsiste ». Sa soeur Louise, 93 ans, vit aujourd’hui aux États-Unis.

Rachel Jedinak, ici avec sa grande soeur Louise, a raconté son expérience de la guerre en tant qu'enfant juif dans son ouvrage <em>Nous n'étions que des enfants.</em>

Rachel Jedinak, ici avec sa grande soeur Louise, a raconté son expérience de la guerre en tant qu’enfant juif dans son ouvrage Nous n’étions que des enfants. DR

Son père a été déporté par le convoi numéro 5 du 28 juin 1942 de Baune-la-Rolande vers Auschwitz. Sa mère est déportée par le convoi numéro 12 le 29 juillet 1942 de Drancy vers Auschwitz. Ses deux parents et 15 autres membres de sa famille ont été assassinés par les nazis. 

TV5MONDE : D’où venaient vos parents et votre famille ?

Mes parents venaient de Varsovie. Ils sont venus très jeunes en France. Ils ont quitté la Pologne pour échapper à l’antisémitisme. Mon père Abraham était menuisier. Ma mère, Chana, était femme au foyer. Ils se sont installés à Paris dans le XXème arrondissment. Nous habitions 20 rue Duris. Ma soeur, Louise, est née en 1929 et lorsque que je suis née en 1934, Hitler était déjà au pouvoir. Je me souviens avoir été une petite fille aimée par mes parents et je suis certaine que c’est ce qui m’a aidé à m’en sortir par la suite. J’ai des souvenir heureux de mon enfance dans l’est parisien. Mes parents n’étaient pas Français mais nous étions, ma soeur et moi nées en France, Françaises.

Mon père bien qu’étranger s’était engagé au sein de l’armée française en 1939-1940 pour combattre l’Allemagne nazie. Il a éte ensuite démobilisé après la défaite de 1940.

Abraham et Chana Psankiewicz, avant la guerre à Paris, les parents de Rachel Jedinak, venaient de Varsovie.

Abraham et Chana Psankiewicz, avant la guerre à Paris, les parents de Rachel Jedinak, venaient de Varsovie. Collection Rachel Jedinak.

TV5MONDE : Le 14 juin 1940, les forces nazies rentrent dans Paris. Le régime de Vichy, qui prône la collaboration avec l’Allemagne nazie, se met en place. Comment évoluent les choses pour votre famille ?

Le 4 octobre 1940, les lois antisémites sont votées. Le fichier juif est alors mis en place par le régime de Vichy et toutes les personnes juives doivent alors se déclarer comme étant Juives. Mon père y est allé, respectueux des autorités françaises. Je ne sais pas pour ma mère. Les autorités avaient tous les renseignements ( notre adresse et la composition de la famille) pour venir nous prendre. 

Je me souviens de l’entrée des commerces avec ses inscriptions ‘interdits aux Juifs et aux chiens’.Rachel Jedinak, rescapée de la rafle du Vél d’Hiv.

Les décrets commencent à tomber contre nous, de toutes sortes.  Je n’avais plus le droit de jouer avec mes autres camarades dans les jardins d’enfants car ceux-ci étaient « interdits aux Juifs ». Je me souviens de l’entrée des commerces avec ses inscriptions « interdits aux Juifs et aux chiens ». Vous voyez à quel niveau on nous mettait ! En juin 1942, ma soeur et moi étions obligés en allant à l’école de porter une étoile jaune, signe distinctif. 

Rachel Jedinak à l'âge de 5 ans avant la guerre.

Rachel Jedinak à l’âge de 5 ans avant la guerre. Collection Rachel Jedinak.

TV5MONDE :  Qu’est-il arrivé à votre père ?

En mai 1941, mon père reçoit une convocation de l’administration française sous forme de billet vert. C’est que l’on a appelé la rafle du billet vert. Mon père ce 14 mai 1941 devait se présenter à la caserne des Tourelles dans le XXème arrondissement, l’actuel siège de la DGSE  ( services secrets français) aujourd’hui. Ma mère était tres méfiante et je me souviens l’avoir entendu dire à ma mère: « N’y va pas ». Mon père lui a répondu: « Mais je suis en règle; j’ai un travail et je ne vois pas ce qui peut m’arriver ».

Mon père faisaient parti de ces hommes qui avaient peut-être encore l’idée de vivre dans la France des droits de l’homme. Ils se disaient qu’ils ne risquaient rien s’ils vivaient dans la légalité. Et mon père est parti dans le camp de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Il a été ensuite envoyé dans le camp d’extermination d’Auschwitz. Il est parti le 28 juin 1942 vers Auschwitz. On ne l’a plus revu.

La  rafle du billet vert est la convocation et l’arrestation de Juifs étrangers par la police française le 14 mai 1941. Il s’agit de la première vague d’arrestations massives de Juifs sous le régime de Vichy, avant notamment la rafle du Vél d’Hiv. Plus de 3700 personnes seront arrêtés et internés dans des camps comme celui de Pithiviers ou de Beaune-la-Rolande dans le Loiret avant d’être déportés et assassinés dans les camps de la mort. 

TV5MONDE : Que se passe t-il pour votre mère, votre soeur et vous même les 16-17 juillet 1942 ?

Ce sont les dates de la rafle du Vél d’Hiv. La préfecture, quelques jours avant, a convoqué un peu plus de 5000 policiers. Et on a leur a remis les renseignements qui étaient dans le fichier juif dont je vous parlais. Ils devaient prendre les familles, sauf les personnes de plus de 60 ans. Elles seront raflées plus tard.

Ma grand mère a essayé de parlementer en disant aux policiers que nous n’étions que des enfants.
Rachel Jedinak, rescapée du Vél d’Hiv.

Un groupe de ces 4500 – 5000 policiers n’a pas eu le coeur à faire cela. Ils se sont rendus dans l’est parisien. Et ils ont dit : « Demain on prendra les femmes et les enfants ». Ma mère l’a appris par des voisines. La veille du 16 juillet au soir elle nous a caché auprès de nos grands parents. Le lendemain à l’aube nous entendons des coups violents à la porte aux cris de « Police ,Police ». Ma grand mère ouvre. Les policiers crient : « Allez les enfants vous allez rejoindre votre mère ». Ma grand-mère a essayé de parlementer en disant aux policiers que nous n’étions que des enfants. Les policiers n’ont rien entendu nous enjoignant de nous habiller vite.
 

Des Parisiens nous insultaient le long du trajet. Mais beaucoup d’autres, il faut le dire, étaient en larmes et faisaient un signe de croix. Rachel Jedinak, rescapée de la rafle du  Vél d’Hiv.

Notre grand-mère fond en larmes et nous descendons. On nous ramène auprès de notre mère et en chemin un policier nous désigne la concierge de l’immeuble de mes grands-parents. C’est elle qui nous avait dénoncé. Ces choses-là arrivaient aussi. Et j’ai vu ensuite sortir des portes cochères des femmes avec des enfants, des petits dans leur bras ou des enfants  qui tenaient la juppe de leur maman. Et le flot grossissait. Toute la masse étoilée s’est mise en route. Nous portions l’étoile jaune depuis juin dernier. Des mères comme la mienne demandaient : « Où allons-nous ? ».
 

La rafle du Vélodrome d’Hiver est la plus grande arrestation et déportation massive de Juifs réalisée en France  par la police française du régime de Vichy pendant la Seconde guerre mondiale. Entre les 16 et 17 juillet 1942, plus de 8000 personnes, dont plus de 4500 enfants, sont arrêtées avant d’être détenues au Vélodrome d’Hiver.

Les arrestations se poursuivront jusqu’au 20 juillet. Plus de 13 000 personnes seront au total arrêtées. Tous les enfants seront assassinés dès leur arrivée au camp d’Auschwitz. Seulement une centaine d’adultes reviendront des camps.

Les femmes criaient aux policiers qui ne répondaient pas. On nous dirige vers la Bellevilloise qui est aujourd’hui devenu un lieu festif dans le XXe arrondissement de Paris. Nous étions dans des bus le long du trajet. Des Parisiens nous insultaient le long du trajet. Mais beaucoup d’autres, il faut le dire, étaient en larmes ou faisaient un signe de croix devant notre passage. 

Ma mère alors fait quelque chose que je ne pouvais pas imaginer. Elle m’a giflé violement. La seule gifle de ma vie. Et c’est plus tard que j’ai compris que cette gifle m’a sauvé ma vie.Rachel Jedinak, rescapée de la rafle du  Vél d’Hiv.
 

Arrivées à la Bellevilloise, on nous fait rentrer par la grande porte. Nous étions serrés les uns contre les autres, debout. Nous étions plusieurs centaines. La peur se lisait sur les visages, ainsi que l’angoisse. Les petits pleuraient. Les policiers criaient. Une voisine de ma mère lui a dit que sa fille de 14 ans, Léa, avait pu s’enfuir par une une issue de secours, qui n’était gardée que par deux policiers. Ma mère se tourne alors vers nous. Elle nous dit : « Je ne veux plus vous voir. Vous foncez vers cette issue de secours et vous trouvez un moment opportun pour sortir, comme Léa ». Quand on a 8 ans comme moi on ne veut pas quitter sa mère. Je lui a dit que je refusais de la quitter.

Elle a alors fait quelque chose que je ne pouvais pas imaginer. Elle m’a giflé violemment. la seule gifle de ma vie. Et c’est plus tard que j’ai compris que cette gifle m’a sauvé la vie.

Nous sommes parties ma soeur et moi vers l’issue de secours et là, les deux jeunes policiers en faction ont tourné la tête pour ne pas nous voir sortir. Nous nous sommes enfuies. Ma mère est partie avec les célibataires pour Drancy pour être déportée ensuite vers le camp d’extermination d’Auzschwitz-Birkenau.
 

Ma mère depuis le quatrième étage nous a fait un geste pour nous dire de partir, car les gendarmes autour du camp nous pourchassaient. C’est la dernière fois que j’ai vu ma mère.
Rachel Jedinak, rescapée de la rafle du  Vél d’Hiv.

Donc pendant ces treize jours, nous nous sommes rendues au camp de Drancy, trois fois, pour voir notre mère. Nous faisions un long trajet ma soeur et moi. Les internés montaient au quatrième étage pour essayer d’apercevoir ceux de leur famille qui venaient leur dire un adieu. La première fois, je suis repartie en pleurant car je n’ai pas pu voir ma mère. Et la deuxième fois un homme m’a prêté une paire de jumelles. J’ai vu le visage de ma maman. Elle nous a repérées, elle qui était au quatrième étage. Et elle nous a fait un geste pour nous dire de partir car les gendarmes autour du camp nous pourchassaient. C’est la dernière fois que j’ai vu ma mère.

Le camp de Drancy en 1941. Situé dans la banlieue est de Paris, à 4 kilomètres de la capitale, Drancy est une ville plutôt ouvrière. Elle possède un ensemble d’habitations dénommé Cité de la Muette et composé d’une longue bâtisse de quatre étages en forme de U flanquée de cinq tours. Cette cité, durant l'occupation allemande, va servir avec le concours de la police française de camp d'internement des Juifs et des prisonniers politiques avant leur départ pour les camps d'extermination et de concentration.

Le camp de Drancy en 1941. Situé dans la banlieue est de Paris, à 4 kilomètres de la capitale, Drancy est une ville plutôt ouvrière. Elle possède un ensemble d’habitations dénommé Cité de la Muette et composé d’une longue bâtisse de quatre étages en forme de U flanquée de cinq tours. Cette cité, durant l’occupation allemande, va servir avec le concours de la police française de camp d’internement des Juifs et des prisonniers politiques avant leur départ pour les camps d’extermination et de concentration. DR

TV5 MONDE : Comment avez-vous appris la mort de vos parents ?

Arrive la fin de la guerre (NDLR : Rachel et sa soeur Louise échapperont à une nouvelle rafle en 1943 et seront sauvées par des réseaux de solidarité juifs et catholiques). Je ne savais rien. Certains adultes étaient eux au courant de ce qu’il s’était passé en Pologne et en Allemagne dans les camps.
 

Des survivants des camps à l'Hôtel Lutécia en avril 1945. À Paris l'Hôtel Lutécia en 1945 est transformé d'avril à août en centre d'accueil pour une grande partie des rescapés des camps nazis d'extermination et de concentration. Dix-huit mille rapatriés sont conduits à cet endroit.

Des survivants des camps à l’Hôtel Lutécia en avril 1945. À Paris l’Hôtel Lutécia en 1945 est transformé d’avril à août en centre d’accueil pour une grande partie des rescapés des camps nazis d’extermination et de concentration. Dix-huit mille rapatriés sont conduits à cet endroit.
Mémorial de la Shoah.

Je me rend à l’Hôtel Lutécia et je vois un homme avec son costume rayé. Il doit peser 35 kilos, les yeux enfoncés dans leurs orbites. Il m’a fait peur et je suis partie en courant. Il y a avait aussi devant l’hôtel le nom des gens rapatriés. Nous y sommes allées à maintes reprises avec ma soeur et je n’ai jamais vu le nom de ma mère, de mon père, ni de tous les miens qui avaient été pris. Aucun d’entre eux n’est revenu du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. 17 membres de ma famille ont péri.
 

LE JV2 AVEC AFP

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