Le dilemme des journalistes russes face à la guerre en Ukraine

Un camion de la chaîne gouvernementale Russia Today (RT) à Moscou en mars 2018. Illustration.Un camion de la chaîne gouvernementale Russia Today (RT) à Moscou en mars 2018. Illustration. © REUTERS/Gleb Garanich

Depuis fin février, une poignée de journalistes russes travaillant pour les télévisions de propagande se sont exprimés publiquement contre la guerre. Si d’autres employés quittent leur poste sans faire de bruit, la défection n’est pas massive pour autant.

Roman Super, ancien journaliste, a travaillé pendant quinze ans pour différentes chaînes de télévision russes, avant de bifurquer vers le cinéma documentaire. Depuis le début de la guerre, il fait entendre, sur sa chaîne Telegram, la voix de simples citoyens russes qui dénoncent la guerre, ou expriment leurs malaises ou leurs remords face à l’agression russe.

Des témoignages, anonymes ou non, parfois d’anciens collaborateurs de Roman qui travaillent toujours à la télévision. « C’était important pour moi de comprendre comment mes anciens collègues, mes amis, continuent à travailler dans ce système. Pris individuellement, ce sont tous des gens normaux, agréables. Ils comprennent la situation, ils sont, bien sûr, contre l’idée de la guerre mais continuent de travailler là-bas, malgré les circonstances. »

Comme l’explique l’ancien journaliste, il devient difficile pour eux, au-delà de la quarantaine, de se réorienter professionnellement. « Ils sont pris dans des relations familiales, des hypothèques ou des emprunts. Certains arrivent à négocier avec leurs supérieurs pour ne pas traiter de l’actualité liée au conflit. Ils restent assis, sans faire de bruit, en attendant que cela se termine. D’autres n’arrivent pas à négocier et continuent à commettre des crimes de guerre chaque jour en se rendant au travail. »

Profil des journalistes qui s’en vont

Les journalistes de ces rédactions sont parfaitement au courant de la réalité de la guerre, affirme Roman Super. Ces télévisions sont abonnées à un grand nombre d’agences de presse internationales, qui couvrent ce conflit depuis différentes perspectives. Il y a donc un gouffre entre les images qu’ils voient défiler dans leurs salles de presse et le contenu unilatéral qu’ils doivent ensuite livrer aux téléspectateurs.

Parmi les rares vedettes de la télévision qui ont dénoncé l’invasion russe aux premiers jours de la guerre, on trouve l’humoriste Ivan Ourgant, dont l’émission a été suspendue. Il y a également des cas étranges, comme celui du célèbre présentateur russo-américain Vladimir Pozner. Le journaliste n’a pas pris position, il se terre dans le silence, mais n’apparaît plus à la télévision.

Lilia Gildeeva, présentatrice de la chaîne nationale russe NTV, a quant à elle décidé de quitter son poste et de fuir son pays. Elle explique avoir fait compromis après compromis au fil des années, en réalisant seulement au moment de l’invasion à quel point elle était allée loin. Deux correspondants à l’étranger pour des chaînes nationales russes, Zhanna Agalakova à Paris et Vadim Glukser à Bruxelles, ont également choisi de faire défection.

Sans oublier le cas de Marina Ovsniannikova, productrice pour la première chaîne de télévision russe Pervi Kanal qui a brandi, en mars dernier, une pancarte contre la guerre pendant un journal télévisé. Elle n’a écopé que d’une amende, mais aurait pu être lourdement condamnée, au même titre que de nombreux Russes qui sont aujourd’hui poursuivis au pénal pour le moindre propos contre la guerre. Elle a décidé de quitter le pays et a été engagée comme pigiste par le quotidien allemand Die Welt.

Journaliste accusée de toutes parts

Ce transfert a été très critiqué par une partie de l’opposition russe. Ils estiment que les médias occidentaux devraient plutôt soutenir les journalistes russes indépendants, qui sont poursuivis par le pouvoir depuis des années et ont dû également s’exiler, et non pas « une repentie » de la propagande.

Marina Ovsniannikova est aujourd’hui critiquée de toutes parts: le pouvoir russe prétend qu’elle est une espionne britannique, alors qu’à Kiev, elle est qualifiée d’agent russe. Le fait qu’elle ait appelé à sanctionner uniquement Vladimir Poutine et son entourage et non pas le peuple russe a été très mal perçu par les Ukrainiens.

Lorsque la journaliste s’est rendue récemment en reportage en Ukraine pour Die Welt, elle a dû quitter le pays sous la pression. Séparée de ses enfants, elle vit désormais à Berlin. Elle n’ose plus retourner en Russie. Comme l’écrivait récemment un journaliste du Washington Post, son cas pose la question suivante: comment aider ou comment traiter les personnes qui quittent un régime pour des questions morales, après avoir longtemps collaboré avec lui?

La question de la responsabilité

En trois mois de guerre, plus de 200 journalistes de médias russes contrôlés par le pouvoir ont contacté Roman Super pour lui raconter qu’ils avaient quitté leur emploi pour des raisons idéologiques. « C’est un petit pourcentage, mais en 22 ans de règne de Vladimir Poutine, c’est la première fois qu’autant de gens s’en vont », explique l’ancien journaliste. « Ce sont souvent les plus jeunes, ou ceux qui peuvent partir à l’étranger qui sautent le pas. »

Les journalistes russes estiment-ils avoir une part de responsabilité dans le conflit en cours? Ce n’est en tout cas pas l’avis de la journaliste Viktoria Petrova, interrogée par la RTS. Elle a vécu toute sa jeunesse en Ukraine, et a obtenu son diplôme de journalisme à Kiev avant de partir à Moscou où elle a travaillé à la télévision d’Etat, tout en collaborant pour des médias étrangers.

« Je ne pense pas que les médias en général soient un organe qui décide d’un contenu précis. Les médias d’Etat sont supervisés d’en haut, il y a un ordre du jour si l’on veut, que les médias doivent suivre. (…) Par exemple, dans les médias d’Etat russes, nous transmettons l’information que nous recevons du service de presse du gouvernement. »

En 22 ans de Poutine au pouvoir, c’est la première fois qu’autant de journalistes quittent les médias de propagande.

Roman Super, ancien journaliste de télévision en Russie

De père russe et de mère ukrainienne, Viktoria Petrova est opposée à toute guerre mais ne dénonce pas l’agression russe. Elle se dit entre deux feux et surtout, en dehors de toute politique. « Ce qui me dérange dans cette situation, c’est que quand tu travailles pour un média étranger, tu deviens automatiquement un collègue ennemi pour tes amis en Russie. Et en Occident, quand on apprend que tu as travaillé pour un média d’Etat russe, tu es rejeté », déplore-t-elle.

La veille de la guerre, elle était fiancée à un Ukrainien. Au lendemain de l’invasion, il lui a demandé de faire ses bagages, car il ne pouvait plus vivre avec une personne qui avait collaboré pour ces médias de propagande. « J’ai essayé de lui prouver que tout cela ne me concernait pas: moi je ne marche pas dans la rue avec une arme, je ne touche personne, je ne tente de tuer personne. Il a rompu, m’a mise à la rue uniquement parce que je représente pour lui un certain morceau de Russie, et il déverse sur moi toute la colère qu’il a vue dans les actualités », raconte-t-elle.

Une position difficile à tenir

Cet apolitisme, Viktoria Petrova le revendique aussi par rapport à un autre emploi qu’elle a occupé jusqu’à récemment. Elle a travaillé pour la Fondation pour le développement des initiatives historiques franco-russes, dont la vice-présidente n’est autre que la fille du porte-parole de Vladimir Poutine.

Aujourd’hui, elle estime que ce n’était pas un problème de travailler pour une organisation proche du pouvoir. Selon elle, c’est de l’ordre du culturel. Elle rappelle ainsi qu’avant la guerre, des Français étaient ravis d’être invités par l’organisation. Désormais, ils refusent d’être associés à de tels projets.

Victoria était en Europe lorsque la guerre a éclaté. Elle a décidé d’y rester. Elle vit aujourd’hui en Suisse.  Sa position est compliquée: collaborer à la fois pour des médias occidentaux et des médias russes aux ordres du pouvoir n’est plus vraiment possible. Malgré la guerre, elle n’a pas renoncé à faire des correspondances pour des journaux pro-Kremlin, sur des sujets anodins, pas directement liés au conflit actuel.

LE JV2 AVEC AFP

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