En Angola, Jose Eduardo dos Santos, artisan d’une reconstruction autoritaire et corrompue

Le président angolais, Jose Eduardo dos Santos, prononce un discours lors d'un banquet offert par son homologue portugais, Anibal Cavaco Silva, au palais Ajuda, à Lisbonne,le 10 mars 2009.Le président angolais, Jose Eduardo dos Santos, prononce un discours lors d'un banquet offert par son homologue portugais, Anibal Cavaco Silva, au palais Ajuda, à Lisbonne,le 10 mars 2009. Andre Kosters (AP)

L’ancien président angolais, Jose Eduardo dos Santos, mort vendredi 8 juillet, fut le dirigeant autoritaire d’un pays riche en or noir pendant 38 ans, période au cours de laquelle sa famille et son clan se sont enrichis au détriment d’une population pauvre. Retour sur le règne de celui qui fut au départ un militaire durant la guerre civile avec Estelle Maussion, journaliste au service économie de Jeune Afrique et autrice de l’ouvrage « La dos Santos Company : mainmise sur l’Angola ». Entretien.

TV5MONDE : Comment peut-on résumer la présidence de Jose Eduardo dos Santos ?

Estelle Maussion : Le règne de dos Santos a été marqué premièrement par sa longue durée puisqu’il a duré 38 ans, de 1979 à 2017. Se sont succédées différentes périodes. En 1979, l’Angola est plongé dans une guerre civile qui oppose principalement deux forces politiques : le Mouvement pour la libération de l’Angola (MPLA), le parti de dos Santos, et l’Unita de Jonas Savimbi. Le conflit perdure 27 ans et a vraiment jalonné le début de la présidence dos Santos. Ce dernier était avant tout un chef de guerre, un militaire. En 2002, Jonas Savimbi décède et dos Santos devient de facto le gagnant de la guerre par K.O. 
 A la suite de la guerre, une deuxième phase s’enclenche, celle de la réconciliation nationale et de la reconstruction. Elle est portée par des financements, chinois principalement, et par les rentes de la manne pétrolière, qui coïncidaient avec un moment où les cours du pétrole étaient hauts. 

Enfin, on ne peut pas évoquer la présidence dos Santos sans s’attarder sur le système de gouvernance. A savoir, un pouvoir autoritaire qui laissait peu de place aux visions critiques, fondé sur le népotisme et des pratiques de corruption et, tout du moins, un évident manque de transparence. 

TV5MONDE : Peut-on affirmer que son règne a significativement modifié le visage du pays, tant d’un point de vue économique qu’au niveau de l’influence régional ?

Estelle Maussion : Ce qui était frappant à l’époque et qui le reste encore maintenant, c’est cette phase de reconstruction notamment en termes d’infrastructures. On est passé d’un pays ravagé à un pays reconstruit, c’est un acquis indéniable, eu égard aux conditions dans lesquelles elle a été permise. Le changement a été marquant, notamment dans les années 2010 dans la capitale, Luanda, qui était surplombée d’innombrables grues. L’essor économique s’est traduit par des taux de croissance importants, portés par les cours du pétrole. 

Le bémol, c’est que ces épisodes prospères étaient cycliques. Quand les cours étaient hauts, les recettes affluaient. A l’inverse, comme cela a été le cas à partir de 2014 et pendant plusieurs années, la chute des cours donnait lieu à des épisodes plus compliqués. Autre ombre au tableau, ces phases d’essor n’ont pas entraîné de réductions des inégalités ni d’améliorations notables des conditions de vie de la population. Elles ont surtout bénéficié à un camp, celui du MPLA lié au pouvoir. 

Quant à l’aspect de l’influence régionale, il est indéniable que l’Angola a fait de gros efforts sur le plan diplomatique. Elle a notamment voulu jouer un rôle de pacification dans la région des Grands Lacs et avec ses voisins. Dos Santos avait, en outre, la volonté de réaffirmer son poids sur le plan diplomatique à l’échelle internationale en mettant un point d’honneur à maintenir des relations avec le plus d’intensité possible. C’est-à-dire être capable de discuter tant avec la Chine, les Etats-Unis, le Brésil, l’Europe, etc.

Sur le papier, l’Angola est une république avec des attributs et un fonctionnement démocratiques, une séparation des pouvoirs, plusieurs parties etc. Dans les faits, il s’agit d’un pouvoir très centralisé autour de la personne de dos Santos et autoritaire

Estelle Maussion, journaliste au service économie de Jeune Afrique

TV5MONDE : Jose Eduardo dos Santos assurait avoir établi un système démocratique. Dans les faits, la réalité était tout autre. Il n’a d’ailleurs jamais été élu directement par les Angolais.

Estelle Maussion : Sur le papier, l’Angola est une république avec des attributs et un fonctionnement démocratiques, une séparation des pouvoirs, plusieurs parties etc. Dans les faits, il s’agissait d’un pouvoir très centralisé autour de la personne de dos Santos et autoritaire. Cela s’explique par plusieurs facteurs : dos Santos était à la fois le président du pays et du parti et concentrait beaucoup de pouvoirs.

En outre, il polarisait l’accès au richesse tandis que le culte de sa personnalité rendait extrêmement difficile toutes critiques ou avis divergents. Bien que représentée à l’Assemblée nationale, l’opposition ne disposait pas de la majorité et de moyen d’influencer la politique menée. 
Il n’y a que dans les dernières années de son règne que la société civile a pu davantage faire entendre sa voix. Auparavant, les manifestations, par exemple, était, pas systématiquement, mais régulièrement réprimées dans la violence. 

Au moment où il aurait pu être confronté à une élection présidentielle, un changement de Constitution a été opéré en 2010. Pour faire simple, le tandem présidentielle/législatives a été remplacé par des élections générales. Les gens votent et le chef du parti qui remporte le plus de voix devient de facto président du pays. 

TV5MONDE : Son décès signifie-t-il la fin d’une ère et peut-il changer le cours de l’information judiciaire ?

Estelle Maussion : Pour l’heure, aucun processus judiciaire n’a jamais été ouvert à l’encontre de Jose Eduardo dos Santos. En 2019, des personnes entendues par la justice ont pu le citer lors de témoignages. Mais lui, n’a jamais été formellement convoqué par la justice ou incriminé.

Avec sa mort, se pose la question de la suite des événements. Depuis l’arrivée au pouvoir de son successeur, Joao Lourenço, en 2017, énormément de procédures ont été ouvertes et visent des membres de sa famille, des anciens responsables du MPLA. Cet aspect va sans doute se poursuivre.

Toujours est-il que les poursuites et condamnations à l’encontre de ses enfants, Isabel et Filomeno, ont signifié une perte d’influence de la famille, du clan en général et du système de pouvoir bâti par dos Santos. 

LE JV2 AVEC AFP

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