Au procès pour génocide d’un ex-préfet rwandais, l’appel à « faire tomber le masque » d’un « administrateur zélé »

Croquis d'audience de l'ex-préfet rwandais Laurent Bucyibaruta lors de son procès pour génocide, le 9 mai 2022 à ParisCroquis d'audience de l'ex-préfet rwandais Laurent Bucyibaruta lors de son procès pour génocide, le 9 mai 2022 à Paris afp.com - Benoit PEYRUCQ

Au procès à Paris pour génocide d’un ex-préfet rwandais, les avocats des parties civiles ont demandé jeudi à la cour d’assises de « faire tomber le masque » de cet « administrateur zélé », coupable selon eux d' »inaction » face aux massacres de Tutsi.

Laurent Bucyibaruta, préfet de Gikongoro entre 1992 et juillet 1994, est jugé depuis le 9 mai pour génocide, complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité, des accusations qu’il nie.

Cette région du sud du Rwanda a été l’une des plus touchées par le génocide visant la minorité Tutsi, avec « 120.000 personnes exterminées en deux semaines », a rappelé Hector Bernardini, avocat de l’association Survie et de trois rescapés.

En France depuis 1997, l’ex-préfet de 78 ans, atteint de plusieurs pathologies, a été visé par une plainte dès 2000.

« Derrière ce vieux monsieur que vous avez devant vous se cache en fait un administrateur zélé et implacable », a estimé Gilles Paruelle, conseil de l’association Communauté rwandaise de France et de six rescapés.

Il est jugé en France en vertu de la « compétence universelle » qui permet de poursuivre les suspects des crimes les plus graves où qu’ils aient été commis, ont rappelé les avocats de parties civiles à la cour.

– « Dépassé par les événements » –

Composée de trois magistrats et de six jurés, cette dernière doit « juger un étranger, pour des crimes commis à l’étranger », dans un pays « plus petit qu’un département français », « où vous n’irez peut-être jamais », a reconnu Antonin Gravelin, représentant la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), l’appelant toutefois à ne pas douter de sa « légitimité ».

Tour à tour, les représentants des parties civiles ont cherché à démonter les arguments de Laurent Bucyibaruta, notamment le fait qu’il aurait été « dépassé par les événements ».

« Cette petite musique qui consiste à dire que les administrations ne pouvaient pas grand-chose à ce qu’il se passait au Rwanda en 1994, que c’était le chaos (…) C’est faux. La machine administrative rwandaise était pleinement mise au service » du projet génocidaire, a souligné Me Gravelin.

« Il a parfaitement joué son rôle de courroie de transmission des messages du gouvernement intérimaire », a renchéri Simon Foreman, avocat du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR).

En somme, un « simple maillon d’une grande machine administrative » ayant « obéi aux ordres », a résumé Rachel Lindon, avocate d’Ibuka France, comparant cette défense à celle de Maurice Papon, préfet sous le régime de Vichy.

Si Laurent Bucyibaruta ne faisait pas partie des donneurs d’ordre, des extrémistes appelant à la haine, « il a aussi fallu des préfets qui ont fait commettre ou qui ont laissé faire, alors qu’ils avaient le pouvoir et le devoir moral d’agir, d’empêcher », a estimé Sabrina Goldman, conseil de la Licra, qualifiant cette « inaction » de « caution aux tueurs ».

– Absence de regrets –

Il ne peut pas se prévaloir de l’excuse de « contrainte », il n’avait pas « le pistolet sur la tempe », a-t-elle ajouté.

Les représentants des parties civiles ont fustigé ses « réponses très administratives, très technocratiques », l’absence d' »empathie » et de « regrets » exprimés et sa « facilité déconcertante » pour « nier des évidences ».

« Comment croire Laurent Bucyibaruta lorsqu’il affirme que les barrières n’étaient que des lieux de contrôle ? (…). Quand il nous dit que le 21 avril au matin, il n’a pas pu voir les scènes de massacres à Murambi », pourtant juste en face de la préfecture, s’est interrogé Me Paruelle.

Outre ses actes pendant le génocide, « la manière dont il s’est défendu pendant l’audience » montre qu’il a « adhéré à l’intention génocidaire », a estimé Me Foreman, évoquant sa « façon de minimiser les événements », son utilisation du « double langage du gouvernement intérimaire » ou encore sa « manière de répondre fuyante, désincarnée, uniformisée ».

« La signification de cette défense, c’est de permettre à l’accusé de se masquer derrière de faux arguments, peut-être pour se masquer à lui-même le rôle qu’il a eu dans cette réalité », a renchéri Jean Simon, avocat de Survie, appelant la cour à « faire tomber le masque de cet homme qui cherche tout simplement à échapper à la justice ».

Le parquet national anti-terroriste présentera ses réquisitions vendredi, avant les plaidoiries de la défense lundi. Le verdict est attendu mardi.

LE JV2 AVEC AFP

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