RDC : pourquoi la société civile congolaise est excédée par le Rwanda

Des manifestants congolais en colère veulent forcer la barrière à la frontière pour pénétrer au Rwanda, le 15 juin 2022 à Goma en RDC. 

Des manifestants congolais en colère veulent forcer la barrière à la frontière pour pénétrer au Rwanda, le 15 juin 2022 à Goma en RDC. (AP Photo/Moses Sawasawa)

La crise entre la République Démocratique et du Congo et le Rwanda atteint un niveau de tension qui inquiète. Kinshasa accuse Kigali de soutenir la rébellion armée du M23 dans l’Est du pays. Les manifestations de la société civile congolaise contre le Rwanda gagnent en ampleur. Comment comprendre la colère populaire contre le Rwanda ? Entretien avec Jean-Chrysostome Kijana, président de la Nouvelle Dynamique de la société civile de RDC (NDISC) et coordinateur de Tournons la page.

TV5MONDE : La société civile congolaise dans l’Est du pays a lancé plusieurs appels à manifester pour dénoncer le Rwanda. Quel est le but de ces manifestations ?

Jean-Chrysostome Kijana, président de la Nouvelle Dynamique de la Société civile en RDC (NDCIS) et coordinateur en RDC du mouvement international Tournons la page (TLP) : Premièrement nous avons appelé à manifester pour exprimer notre ras-le-bol face au Rwanda et montrer que nous sommes fatigués de ses agressions répétitives. En effet, depuis le génocide des Tutsi au Rwanda, ce pays est impliqué dans les guerres successives qui ont eu lieu en RDC, avec plusieurs millions de morts. Deuxièmement, nous exprimons notre soutien aux forces armées congolaises qui sont envoyées sur différents fronts face aux rebelles. Troisièmement nous témoignons notre attachement indéfectibleà la souverainté nationale du Congo, à l’indépendance nationale et au-delà de cela, à l’intégrité territoriale du Congo.

TV5MONDE : Selon vous, le Rwanda aurait une responsabilité dans les guerres et violences qui ont meurtri le Congo pendant plus de deux décennies ?

Jean-Chrysostome Kijana : Il n’y a pas que le M23 que le Rwanda soutient. Il y a eu d’abord l’AFDL, Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, en 1996-97 qui a porté au pouvoir Laurent-Désiré Kabila face au maréchal Mobutu. Ensuite, lorsque Kabila père a rompu avec le Rwanda il y a eu le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) à partir du 2 août 1998 puis le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) en 2003 et enfin le M23. Ce qui caractérise ces groupes, c’est qu’ils sont essentiellement rwandophones et parlent le kinyarwanda. C’est à chaque fois le Rwanda qui est aux manettes car il a toujours des visées expansionnistes sur notre pays, sur nos richesses.

TV5MONDE : Qu’attendez vous des autorités congolaises ?

Jean-Chrysostome Kijana : Nous attendons de la fermeté face à l’agresseur rwandais. Les mesures présentées à l’issue du Conseil national de sécurité par le président de la République sont bonnes mais nous les trouvons insuffisantes. Nous voulons que le gouvernement prennent des mesures fermes face à une enième agression dont est victime notre pays. Nous pensons spécialement à la rupture des relations diplomatiques et au renvoi de l’ambassadeur rwandais à Kinshasa alors que le président congolais a reconnu qu’il n’avait aucun doute sur l’implication du Rwanda derrière le M23.

Nous souhaitons aussi qu’il y ait une transparence totale sur tous les accords et contrats signés entre la RDC et le Rwanda sous la présidence Tshisekedi. Il s’agit de contrats potentiellement très dangereux et donc à surseoir. La société civile demande que les contenus de ces accords et contrats soient rendus publics car ils sont peut-être liés au conflit en cours en raison de certaines clauses qui ne seraient pas remplies.

Nous attendons aussi du Congo de faire preuve de plus de responsabilité face à son incapacité à organiser l’armée nationale. Cette dernière doit être réorganisée et mettre de côté les officiers affairistes qui sont d’anciens coupeurs de route intégrés dans l’armée, ils n’ont aucune formation militaire et ne pensent qu’à leur intérêt et sont attirés par l’appat du gain. 

Enfin nous attendons également à une réduction du train de vie des responsables politiques et des institutions comme la présidence ou l’Assemblée nationale et que les moyens soient transférés à la défense. Les écarts de train de vie sont criants et très humiliants pour une masse de gens.

TV5MONDE : N’y a-t-il pas un risque que ces manifestations débordent et dégénèrent ?

Jean-Chrysostome Kijana : Le risque n’est pas exclu. Quand la foule déborde, elle peut faire du tort à des innocents. Pour éviter cela, nous appelons à la retenue, à la tolérance. Ce n’est pas tous les Rwandophones qui sont en cause, et il y a même des Congolais qui sont dans ces rébellions. L’actuel président du M23 n’est pas un Rwandophone mais quelqu’un de la communauté Shi du Sud-Kivu. Les gens n’ont aucune raison de s’en prendre aux citoyens paisibles rwandophones. Heureusement, en dépit de quelques cas isolés que nous condamnons, il n’y a pas eu de grand débordement. Nous continuons à sensibiliser la population pour que nous ne puissions pas arriver à des cas de lynchage ou d’agressions de citoyens rwandais ou congolais d’expression rwandaise.

TV5MONDE : Pourquoi accuser le Rwanda pour son soutien au M23 alors qu’il y a de nombreuses milices en activité ?

Jean-Chrysostome Kijana : Les crimes commis dans notre pays sont à 80% à la suite de rébellions soutenues par le Rwanda. Le Rwanda est cité dans plusieurs rapports d’experts des Nations unies, le rapport Mapping, il y a des officiers rwandais cités comme auteurs de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Donc les plaies pour les populations congolaises sont encore fraîches, à la suite de tout ce que le Rwanda a fait dans notre pays, mais aussi des affrontements entre Rwanda et Ouganda sur le sol congolais par exemple dans le centre-ville de Kisangani.

Tous ses souvenirs sont encore très présents. Quand on entend encore parler du Rwanda, les réactions sont très négatives et les gens sont révoltés et surexcités et ne veulent plus revivre ce qu’ils ont subi pendant des années et les crimes commis par le Rwanda.

TV5MONDE : Comment est-il possible d’identifier qu’un soldat est Rwandais ou pas ?

Jean-Chrysostome Kijana : Nous reconnaissons bien les caractéristiques des belligérants quand il s’agit de Rwandais. Nous sommes des pays voisins. Il y a des Congolais qui habitent ou Rwanda et vice-versa. La population est capable d’identifier qui est militaire rwandais ou pas. Nous connaissons leurs méthodes d’action, leur façon d’agir, leur habillement, leur armement. Pas besoin d’être un savant ou un magicien pour les reconnaitre.

TV5MONDE : N’y a-t-il pas un risque de rupture entre les deux populations voisines ?

Jean-Chrysostome Kijana : Malheureusement, c’est l’autre revers de la médaille qui est très présent. Il y a des opérateurs économiques rwandais qui au Congo et des opérateurs congolais qui ont des affaires au Rwanda. Ces tensions politiques ont des répercussions négatives sur les échanges commerciaux et on le remarque déjà des deux côtés. Des milliers de ménages de part et d’autre ne vivent que du commerce transfrontalier mais avec ces tensions récurrentes, les gens des deux côtés deviennent un peu réticents, certains ne veulent plus traverser pour des raisons de sécurité et cela a des retombées économiques sur des petits ménages qui en vivent.

Le risque de rupture est permanent, il revient aux autorités des deux pays de trouver des solutions aux différentes revendications, de revenir à la raison en comprenant que la guerre ne résoud pas de manière durable les problèmes et que tout conflit doit se terminer par un dialogue et un échange entre les deux peuples.

En fait les deux peuples n’ont pas de problème, il a des Congolais qui ont des femmes rwandaises et des Rwandais qui ont des femmes congolaises. Les relations entre les deux peuples n’ont pas été toujours tendues, ce qui les enveniment ce sont ces conflits politiques et certains discours de responsables politiques. Mais en réalité, à 80% il n’y a jamais de problème entre les citoyens ordinaires de ces pays.

TV5MONDE : Est-ce que la solution se joue entre les deux pays ou bien ne s’agit-il pas d’un problème régional dans la mesure où d’autres pays sont confrontés ou impliqués dans ces problèmes de sécurité transfrontaliers ?

Jean-Chrysostome Kijana : C’est un problème régional car il n’y a pas que le M23 comme groupe rebelle au Sud-Kivu. Depuis des années il y a des groupes armés à caractère ethnique et communautaire. Les Banyamulengue ont leur groupe armé, les Babembe aussi, les Bavira ont leur groupe armé etc. Tout cela fait qu’au-delà du M23, il y a non seulement d’autres groupes armés nationaux mais aussi d’autres groupes armés étrangers. Il y a les Red Tabara, les groupes qui viennent du Burundi, on signale même la présence de certains militaires burundais en territoite congolais dans la province du Sud-Kivu pour traquer les rebelles burundais. Le problème est donc régional. Il y a même des rebelles ADF d’Ouganda qui commettent beaucoup de dégats en Ituri et au Nord-Kivu.

Le problème est complexe avec des ramifications dans toute la sous-région des Grands Lacs. S’il faut chercher des solutions durables, il faut envisager des solutions régionales, africaines et même internationales car il y a le risque que ce qui se passe avec les ADF Nalu puissent constituer un lit aux groupes terroristes et radicaux islamistes qui sont un peu partout en Somalie et dans d’autres pays. Ils peuvent profiter de cette instabilité chronique et faire jonction avec les ADF. Nous craignons que si le monde entier ne prend pas au sérieux ce qui se passe au Congo, la région des Grands Lacs risquent de sombrer dans le terrorisme et d’être un second Sahel en Afrique.

TV5MONDE : Depuis l’arrivée du président Tshisekedi il y a eu des initiatives en matière de sécurité notamment avec des rencontres au niveau des états-majors de pays de la région des Grands Lacs. Est-ce une solution selon vous ?

Jean-Chrysostome Kijana : Cela n’a pas porté de fruit puisque la guerre continue jusqu’à maintenant avec des affrontements à l’est… Nous sommes favorables à l’approche du président kényan Kenyatta dans le cadre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Elle devrait privilégier un mécanisme sous-régional plus adapté aux problèmes et aux réalités, car les Nations Unies ont lamentablement échoué dans sa mission d’éradiquer les groupes armés. La Monusco est présente depuis plus deux décennies sans aucun résultat palpable.

Quand il y a des échecs, il faut se remettre en cause et envisager d’autres mécanismes beaucoup plus adaptées aux réalités de terrains ce que fait le président Kenyatta. Malheureusement, on retrouve le Rwanda et l’Ouganda dans la même Communauté d’Afrique de l’Est.  Peut-on espérer des solutions avec des pays qui sont acteurs des problèmes au Congo ?

Reste que le dialogue est incontournable. Nous sommes des voisins, nous avons l’obligation de coopérer, de dialoguer, d’échanger ce qui amène le développement aujourd’hui. Car on peut pas l’atteindre seul dans son coin. L’approche diplomatique a donc toute sa place et il faut exploiter cette fenêtre diplomatique et faire pression sur le pays adverse pour le faire revenir à la raison. Au final c’est autour d’une table que l’on trouvera une solution. Si je parlerais de mettre à l’écart le Rwanda et l’Ouganda c’est dans l’approche militaire uniquement. 

TV5MONDE : Avez-vous espoir en une solution diplomatique négociée lors de discussions directes entre chefs d’Etat congolais et rwandais ?

Jean-Chrysostome Kijana : Nous ne devons pas perdre espoir, ils vont finir par parler. Mais il faut que ce soit franc et sincère, pas un dialogue de sourds ou d’hypocrites. Il faut avoir le courage de se dire les vérités en face et de proposer des mécanismes adaptés aux réalités et à même de ramener la paix dans la région. Nous les encourageons à se parler mais dans une franchise totale.
Nous, la société civile congolaise, avons des échanges avec des organisations de la société civile rwandaise. Mais vous savez au Rwanda, l’espace civique est restreint.

LE JV2 AVEC AFP

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