Centrafrique -France : entre Touadéra et Macron, la guerre du troisième mandat

Le président français, Emmanuel Macron et le président de la République centrafricaine Faustin-Archange Touadera lors d'une conférence de presse conjointe au palais de l'Élysée, le 25 septembre 2017 à Paris.LUDOVIC MARIN/AFP

En faisant du bitcoin la monnaie officielle de son pays, le Centrafricain poursuit sa stratégie de confrontation avec son pair français, qui espère lui barrer le chemin vers une nouvelle réélection.

Ce 6 mai, à Bangui, Blaise-Didacien Kossimatchi est remonté. Le coordonnateur de la plateforme Galaxie nationale (GN) a appris qu’une partie de la société civile s’apprêtait à manifester contre la hausse des prix des produits alimentaires. Son sang n’a fait qu’un tour : pour lui, ces protestataires sont poussés dans la rue par les ennemis de la Centrafrique. C’est-à-dire, précise-t-il dans un communiqué, « l’Union européenne, et surtout la France de Macron ». Il appelle ses partisans à stopper ce mouvement. Des veillées d’armes sont prévues, ainsi qu’un rassemblement devant l’ambassade de France.

Dans le même document, « Didacien » prévient que ses hommes se réservent « le droit de faire des sévices corporels [sic] sur les fauteurs de troubles ». Ses combattants, dont beaucoup ont fait partie des « requins » – ces miliciens pro-Touadéra qui ont hanté Bangui ces dernières années avant d’être dissous -, n’ont rien à craindre.

Le 9 mai, Kossimatchi est reçu par le directeur général de la police, Bienvenu Zokoué, à qui il détaille sa stratégie pour « bouter hors du pays les barbouzes à la solde de la France néocoloniale ». Le grand flic l’assure de son soutien. On ne refuse rien au patron de la GN, que le président, Faustin Archange Touadera. appelle affectueusement « mon cadet ».

Le coq, l’ours et les requins

Blaise-Didacien Kossimatchi est l’une des petites mains de l’équipe qui s’active autour du chef de l’État pour le pousser dans une stratégie de rupture avec la « France de Macron ». Donatien Maleyombo, chef de cabinet du président, en fait partie, tout comme les ministres Sani Yalo, Fidèle Gouandjika, Jean-Claude Rameaux- Bireau et Pascal Bida Koyagbélé. Assisté de la femme d’affaires mauricienne Sandra Boodhun, Koyagbélé est le grand ordonnateur du dernier coup d’éclat de Touadéra : l’adoption, le 22 avril, du bitcoin comme monnaie officielle.

L’initiative est censée sauver les finances publiques du désastre – ce qui n’est pas l’avis de la Banque des États de l’Afrique centrale, qui y voit un danger pour la stabilité régionale. Mais la manœuvre est également politique. « Le bitcoin, c’est un moyen de relancer le bras de fer avec la France en tentant de s’affranchir du franc CFA », glisse un proche du Palais. Les faucons de l’entourage de Touadéra en sont d’ailleurs convaincus : depuis le 22 avril, Emmanuel Macron a tenté d’obtenir de la Banque mondiale et du FMI qu’ils suspendent leurs aides à la Centrafrique. La rencontre, au début de mai, entre Christophe Bigot, directeur Afrique du Quai d’Orsay, et le Camerounais Paul Biya a aussi été vue d’un mauvais œil car elle portait sur l’influence russe dans cette partie de l’Afrique.

Proches des intérêts russes, Koyagbélé, Gouandjika et Rameaux- Bireau s’entretiennent régulièrement avec Vitali Perfilev, représentant du groupe Wagner en Centrafrique. Blaise-Didacien Kossimatchi a, quant à lui, organisé des dizaines de manifestations favorables à Moscou, avec un autre cadre de Wagner, Dimitri Sytyi.

« Au-delà de l’aspect financier, le bitcoin est un coup de poker politique : soit Touadéra réussit à s’affranchir de la tutelle de la France, soit Paris le met dos au mur », explique un diplomate en poste à Bangui. « C’est l’ours et les requins contre le coq », s’amuse-t-il.

Les Français ont-ils des appuis ?

« Macron fait figure de premier opposant à un troisième mandat de Touadéra, précise la même source. Pour les faucons, une rupture avec la France permettrait d’ouvrir la porte à ce mandat. » Le président centrafricain espère en effet modifier la Constitution pour pouvoir se représenter en 2026. Paris, qui a d’ores et déjà fait connaître son désaccord, ne cesse de dénoncer le risque que représentent, à ses yeux, l’adoption d’une politique crypto-monétaire en Centrafrique et le maintien d’un Touadéra prorusse au pouvoir.

« Nous ne pouvons laisser la Russie se servir du bitcoin pour contourner les sanctions internationales qui lui sont imposées depuis la guerre en Ukraine », confie un cadre du Quai d’Orsay.

Les Français pourront-ils compter sur des appuis à Bangui ?

L’opposition, dont les leaders ont passé de nombreux mois à l’étranger ou vivent en exil, peine à se faire entendre. Au sein de la majorité, le ministre des Finances, Hervé Ndoba, et le chef du gouvernement, Félix Moloua, se sont tenus éloignés du « projet bitcoin », se contentant d’appliquer a minima les ordres du Palais. Ils ont réservé leurs critiques à un cercle très privé.

Bagarre avec Poutine

Les ex-Premiers ministres Firmin Ngrebada, aujourd’hui député, et Henri-Marie Dondra, démissionnaire du parti présidentiel, ainsi que le patron de l’Assemblée nationale, Simplice Mathieu Sarandji, pourraient eux aussi compter. Tous trois ambitionnent de succéder à Touadéra. Il paraît pourtant peu probable que Ngrebada, resté proche des Russes, fasse alliance avec la France.

Sarandji devrait accepter de s’effacer, d’autant que le chef de l’État a placé auprès de lui, comme vice-président de l’Assemblée, un « ami » de Wagner : Évariste Ngamana. « Seul Dondra semble décider à jouer sa carte jusqu’au bout », analyse un observateur à Bangui. « C’est à qui profitera le mieux de la bagarre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, se désole un opposant. On est revenu en pleine guerre froide. »

JA

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