Eurovision : sans la Russie au concours, « l’Ukraine a déjà gagné »

Le groupe Kalush Orchestra sur la scène de l'Eurovision lors de la première demi-finale du concours, le 10 mai 2022 à Turin, en Italie. © Marco Bertorello, AFP

L’Italie accueille samedi soir la finale du 66e concours Eurovision de la chanson. Avec une absence remarquée : celle de la Russie, exclue par les organisateurs après l’invasion de l’Ukraine. Malgré une volonté affichée de rester « apolitique », l’événement reflète le conflit qui domine sur le continent.

Comme chaque année, les paris vont bon train. Pour cette édition 2022 de l’Eurovision, dont la finale se tient samedi 14 mai, les bookmakers donnent l’Italiela Suède mais aussi l’Ukraine parmi les favoris. Pour cette dernière, un statut largement lié au contexte de la guerre avec la Russie, qui est, elle, la grande absente de ce raout paneuropéen.

L’invasion de l’Ukraine a en effet valu à Moscou de nombreuses sanctions internationales, dont des exclusions de compétitions sportives, mais aussi de l’Eurovision. Le 25 février, au lendemain de l’entrée des troupes russes en Ukraine, l’Union européenne de radiotélévision (UER), qui chapeaute le concours, annonçait que la Russie était bannie de la 66e édition, organisée à Turin, en Italie, pays vainqueur l’an dernier.

« Au vu de la crise sans précédent en Ukraine, l’inclusion d’une participation russe lors du concours de cette année porterait atteinte à la réputation de la compétition », avait tranché l’UER dans un communiqué.

S’il arrive régulièrement à des chansons de se voir retoquer parce que jugées trop politiques dans une compétition qui proclame ne pas en faire, il est rare de voir un pays tout bonnement disqualifié pour ses actions.

Il faut remontrer près de trente ans en arrière pour trouver une décision similaire. Au concours de 1993, la Yougoslavie, alors dirigée par Slobodan Milosevic, avait été interdite d’Eurovision à la suite de sanctions de l’ONU liées à la guerre dans les Balkans.

Un consensus sur l’exclusion

La décision concernant la Russie n’a pas fait débat. « La plupart des fans ont pensé que c’était la seule et unique chose à faire », relate Simon Bennett, président d’OGAE International, une association qui regroupe 43 comités nationaux de fans de l’Eurovision. « Personne n’était vraiment content [d’une exclusion], mais ça semblait logique au vu de la situation. »

Au sein de l’UER, la pression internationale a aussi mené au consensus, rapporte Dean Vuletic, historien spécialiste de l’Europe de l’Est et de l’Eurovision. « La pression est apparue au sein même de l’UER, avec les pays nordiques qui ont menacé de se retirer si la Russie était autorisée à participer. Et c’est plus important pour l’Eurovision d’avoir la Suède [six fois victorieuse, NDLR] que la Russie », commente-t-il.

Cette exclusion de la Russie est le point d’orgue d’un affrontement entre Kiev et Moscou qui se joue aussi sur le terrain de cet événement télévisé, vu chaque année par près de 200 millions de personnes dans plus de 30 pays. S’il n’avait alors pas été question d’exclusion, l’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, avait déjà entraîné des passes d’armes entre les deux parties.

En 2016, pour sa première participation après l’annexion, l’Ukraine est représentée par Jamala, une chanteuse d’origine tatare de Crimée, et sa chanson « 1944 » qui rappelle la déportation de son peuple. Elle remporte la victoire, donnant à l’Ukraine le rôle de pays hôte du concours l’année suivante. Comme pour enfoncer le clou, les organisateurs ukrainiens refusent de laisser la candidate russe, une jeune femme handicapée, entrer dans le pays au motif qu’elle a donné un concert en Crimée depuis l’annexion, ce qui contrevient aux lois ukrainiennes. Moscou refuse de son côté de participer à distance ou de présenter un autre candidat, ce qui exclut de facto la Russie de l’Eurovision en Ukraine en 2017.

Mais les tensions étaient déjà visibles à l’Eurovision bien avant, rappelle Dean Vuletic : « Cela a commencé plus tôt, dès 2004 et la révolution orange. La chanteuse ukrainienne Ruslana [qui a remporté l’Eurovision en 2004, NDLR] faisait partie des visages connus qui soutenaient le mouvement ». Et lors du concours organisé à Kiev l’année suivante, le président proeuropéen Viktor Iouchtchenko était sur scène pour remettre le trophée et vanter les valeurs européennes. Ruslana, quant à elle, est par la suite devenue députée et s’est fortement engagée lors de la révolution du Maïdan.

Un événement pour polir son image

Des incursions politiques qui montrent que, malgré tous les efforts de l’UER pour dépolitiser l’événement, certains pays n’hésitent pas à s’en servir à des fins nationalistes. « Les ressorts sont similaires dans le sport et à l’Eurovision », commente Lukas Aubin, spécialiste de la géopolitique du sport et de la Russie. « Ces événements sont une façon pour les nations de magnifier leur identité nationale, de construire un narratif et d’améliorer leur image – la définition même du ‘soft power’. »

Dans cette idée, « la Russie instrumentalise l’Eurovision depuis bien plus longtemps », souligne Dean Vuletic. « Elle a investi beaucoup d’argent dans sa participation, produisant des numéros spectaculaires ; elle a organisé en 2009 l’Eurovision le plus cher de l’Histoire, dépassé à ce jour seulement par l’Azerbaïdjan [en 2012] », rappelle l’historien.

Si aujourd’hui le pouvoir russe peut se montrer critique envers l’Eurovision, notamment pour ses positions en faveur des minorités sexuelles, la défiance n’a pas toujours été de mise. « Le concours est très populaire en Russie et dans les pays de l’ex-URSS », souligne Lukas Aubin. « Le pouvoir en Russie est opportuniste, il veut participer à l’Eurovision pour rayonner. Mais à partir du moment où il est critiqué, exclu, il se pose en victime ou le décrie. »

La victoire de l’Ukraine avec Jamala en 2016 « a été vue à Moscou comme une insulte », relève Lukas Aubin, mais surtout « l’Eurovision a été perçu comme une arme du soft power occidental », contre laquelle la Russie veut désormais se retourner. Ainsi, l’exclusion de cette année s’inscrit bien dans le narratif russe du conflit en Ukraine, selon lequel l’Occident est hostile à la Russie, poursuit-il.

Le public acquis à l’Ukraine ?

Et l’Ukraine, elle aussi, continue de construire son image dans le conflit à travers sa candidature. Cette année, elle présente un mélange de rap et de musique traditionnelle avec le titre « Stefania », de Kalush Orchestra. « La chanson a été produite avant la guerre, mais avec le contexte, elle a pris une dimension patriotique », indique Dean Vuletic.

Dans ce titre adressée à une mère, le groupe proclame : « Je retrouverai toujours mon chemin vers la maison, même si toutes les routes sont détruites » – difficile de ne pas faire le lien avec les images de destruction venant d’Ukraine. Et Kiev n’a pas manqué d’indiquer que les membres du groupe ont bénéficié d’une autorisation spéciale pour pouvoir se produire à Turin. En effet, il s’agit d’hommes en âge de combattre, qui n’ont en théorie pas le droit de quitter le pays en guerre.

« Le vote du public sera probablement très largement favorable à l’Ukraine, pour montrer son soutien », estime Simon Bennett, le responsable de l’association de fans, qui rappelle que la moitié des points est attribuée par des jurys professionnels, plus difficiles à anticiper. Selon lui, la chanson de Kalush Orchestra a beau faire partie des favorites, « sans le contexte de la guerre, on ne parlerait pas d’une possible victoire de l’Ukraine ».

Si le groupe est pressenti pour faire une belle performance samedi soir, « l’Ukraine n’a pas besoin de gagner », avance Dean Vuletic. « L’Ukraine a gagné la bataille le jour où la Russie a été exclue de l’Eurovision, la victoire politique est là. »

FRANCE 24

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