Centrafrique-le bitcoin : « Une décision politique », estime un expert du numérique en Afrique

Le bitcoin est désormais une monnaie électronique officielle en Républque centrafricaine. (VICTOR DE SCHWANBERG/SCIENCE PHO / VSC)

Franceinfo Afrique : quel est l’enjeu et l’intérêt pour la Centrafrique de légaliser le bitcoin, une première sur le continent africain ? 

Jean-Michel Huet : même s’il y a très peu de pays qui l’ont fait, utiliser le bitcoin permet de diversifier les moyens de paiement. L’intérêt est de les développer pour des consommateurs et des entreprises qui, jusqu’à présent, n’ont recours qu’au cash. En tant que monnaie électronique, le bitcoin peut être un élément qui participe à l’inclusion financière, notamment des femmes. Les gens disposent ainsi d’un moyen de paiement qui ne les oblige pas à se déplacer et à transporter de l’argent, contournant ainsi les risques liés à une telle entreprise. La démarche est très complémentaire du paiement mobile. La spécifité de la Centrafrique qui a officialisé le bitcoin – je pense qu’il n’y a que le Salvador qui s’inscrit dans la même démarche – est d’avoir fait un pari risqué. Le bitcoin a l’avantage de pouvoir être utilisé partout dans le monde entier certes, mais il a un gros inconvénient, à savoir une valeur qui fluctue énormément. Sur les douze derniers mois, le bitcoin s’est un petit peu effondré. 

Toutefois quand on parle de monnaie électronique, que ce soit du paiement mobile ou une monnaie électronique de banque centrale, c’est quand même quelque chose qui permet aux citoyens et aux entreprises d’avoir différents moyens de paiement. Dans les pays où il n’y a pas beaucoup de banques, comme en Centrafrique, les gens n’ont pas beaucoup de choix en dehors du cash. A ce titre, leur proposer un nouveau moyen de paiement, c’est une très bonne chose dans l’absolu.   

N’est-ce pas dangereux de recourir à une cryptomonnaie quand votre situation politique est source d’instabilité économique, donc monétaire, alors que vous bénéficiez déjà d’une monnaie plus stable, le franc CFA qui est arrimé l’euro ?

Je pense que c’est une décision politique qui équivaut à dire : « Nous ne dépendons plus uniquement du franc CFA. » Cependant, elle a aussi une dimension technique et pratique parce que c’est une option monétaire qui peut être rapidement mise en place. Mais cela pose, encore une fois, la question du risque monétaire à cause de la fluctuation du bitcoin qui reste très spéculatif alors que le franc CFA est stable. Toutefois, il faut noter que le bitcoin n’est pas une monnaie qui se garde sauf si vous voulez spéculer mais je ne pense pas que ce soit la priorité des Centrafricains.

L’autre choix qu’aurait pu faire la Centrafrique, c’est celui du Nigeria. A savoir  mettre en place une monnaie électronique sous format de blockchain, et pourquoi pas adossée au franc CFA. Mais cela prend plus de temps et c’est plus cher, contrairement au bitcoin qui est facilement opérable.

Quel est intérêt d’adopter une cryptomonnaie quand l’internet ne marche pas toujours bien ?  

Il n’y a pas besoin d’avoir du haut débit, de la 5G ou de la 4G. Ce n’est pas de la vidéo qu’on échange, ce sont des données très simples. Une couverture télécom basique, de la 2G suffisent. 

Le Centrafricain moyen est-il en capacité d’utiliser du bitcoin ? 

Oui, techniquement. Il suffit d’avoir un téléphone et un compte virtuel en bitcoin. Cependant, la monnaie renvoie à une dimension éminemment sociologique. Changer de monnaie et de moyen de paiement ne se fait pas du jour au lendemain. Le paiement mobile est un énorme succès en Afrique, mais cela fait quinze ans qu’il a été instauré. En France, nous avons eu quelques déboires au XVIIIe-XIXe siècle sur certains moyens de paiement dont les billets de banque qui n’ont pas été immédiatement acceptés. En Centrafrique, il peut y avoir une décision politique, mais cela ne veut pas dire pour autant que les consommateurs vont tout de suite adopter le bitcoin. Il faut déjà comprendre comment ça marche et avoir confiance. Aujourd’hui, je ne sais pas si un Centrafricain va tout de suite avoir confiance en cette monnaie électronique qu’est le bitcoin. Je pense qu’il faudrait doubler cette mesure avec un soutien au développement du paiement mobile en CFA qui est aujourd’hui le plus simple et le moins dangereux pour le citoyen de disposer d’un moyen de paiement électronique.  

Où en sont globalement les pays africains en ce qui concerne les cryptomonnaies ? 

La stratégie majoritaire que l’on retrouve aujourd’hui est d’avoir des monnaies électroniques de banques centrales, reconnues et sécurisées par les Etats. Elles sont éditées par des banques centrales qui utilisent la même technologie que les cryptomonnaies. Mais ces monnaies ne sont pas des cryptomonnaies parce qu’elles sont garanties par un Etat. Elles ne sont pas des monnaies privées. C’est plus rassurant pour les populations, mais leur mise en place ne se fait pas du jour au lendemain, contrairement au bitcoin qu’il suffit de reconnaître comme moyen de paiement, pour qu’elle soit opérationnelle. Il y a une troisième voie qui est complémentaire : elle consiste à encourager le développement du paiement mobile tout simplement.

En quoi les cryptomonnaies présentent un intérêt en général pour les pays africains ?

Le système peut être mis en place du jour au lendemain ! Par ailleurs, si vous avez des partenaires financiers qui sont un peu exclus du champ mondial des échanges et que leur monnaie n’est plus très reconnue, c’est un autre moyen d’échanger avec eux. 

France Télévisions  Rédaction Afrique

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