Les rêves brisés des vétérans russes des droits humains


Oleg Orlov, figure immuable de la défense des droits humains en Russie, lors d'une interview à Moscou, le 29 mars 2022 afp.com - Yuri KADOBNOV

Oleg Orlov, figure immuable de la défense des droits humains en Russie, pensait avoir déjà connu les pages les plus sinistres et difficiles de l’Histoire contemporaine de son pays. Mais plus maintenant.

« Je ne crois pas avoir vécu de période plus sombre », dit celui qui a commencé à militer dans les années 1980 en diffusant des tracts contre la guerre soviétique en Afghanistan.

« Ce qui se passe maintenant n’est pas comparable à ce qui a pu se passer avant (…) un pays qui avait quitté le système totalitaire y retourne », assène M. Orlov, 68 ans.

Pour lui, et d’autres militants expérimentés de la société civile russe, l’offensive en Ukraine marque le clap de fin de l’ère d’ouverture amorcée par le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, au milieu des années 1980.

Près de 40 ans plus tard, des soldats russes combattent, meurent et tuent chez un voisin, les opposants au Kremlin se font emprisonner, les derniers médias indépendants sont contraints de fermer et des milliers de Russes choisissent l’exil.

– Totalitaire –

« Nos espoirs ne se sont pas concrétisés, les déceptions sont terribles », abonde Svetlana Gannouchkina, 80 ans, autre figure de la défense des droits humains en Russie post-soviétique.

« Aujourd’hui, nous ne pouvons plus dire qu’on est dans un système autoritaire, c’est déjà un régime totalitaire », estime-t-elle.

Oleg Orlov et Svetlana Gannouchkina sont parmi les rares voix critiques à s’exprimer encore haut et fort tout en restant en Russie. L’un comme l’autre disent à l’AFP vouloir continuer.

Pour M. Orlov, pourtant, la partie s’annonce difficile. Memorial, sa très respectable ONG, a été interdite en décembre.

Dans son bureau, la bibliothèque est vide, les bureaux sont débarrassés et les cartons de déménagement s’empilent sur le sol.

« Je ne me vois pas en dehors de la Russie », confie cet ancien biologiste. « J’ai toujours voulu vivre et mourir dans ce pays ».

Memorial avait été fondée au crépuscule de l’URSS pour documenter les crimes du système soviétique. Puis, dans les années 1990 et 2000, ses militants ont enquêté sur ceux commis par le pouvoir russe durant les deux guerres de Tchétchénie.

En 1995, Oleg Orlov faisait partie des personnalités s’étant volontairement livrées à des combattants tchétchènes en échange de la libération d’otages. En 2007, il a été kidnappé et battu par des hommes armés en Ingouchie, une république russe du Caucase, voisine de la Tchétchénie.

Après un bref passage au milieu des années 2000 dans une commission sur les droits humains du Kremlin, il n’a cessé de s’élever contre le président Vladimir Poutine.

Le 6 mars, il a été arrêté pour avoir manifesté contre l’offensive russe en Ukraine.

Trois semaines plus tard, des inconnus ont tagué la porte de son appartement et y ont collé un mot le traitant de « collaborateur ».

Comme lui, des milliers de Russes ont été interpelés lors de rassemblements contre le conflit déclenché par Moscou le 24 février. Parallèlement, le pouvoir a adopté des sanctions pénales contre la publication d’informations « discréditant » l’armée russe.

– Folie –

Cette répression a conduit des milliers de Russes, souvent des jeunes, à fuir le pays. D’autant que M. Poutine a lui appelé mi-mars à une « auto-purification » de la société.

« Je n’ai pas le souvenir de quelque chose de similaire », dit M. Orlov au sujet de cet exode. « Cela va vraiment changer le paysage politique et social ».

Svetlana Gannouchkina, une ancienne prof de maths dont l’ONG Comité d’assistance civique vient en aide en migrants, ne cache pas son désarroi.

« Ces jeunes gens en qui nous placions tant d’espoirs se sentent en danger, sont désespérés, alors ils partent. Et nous restons ici face à cette folie ».

Pour autant, elle poursuit son engagement. En dépit aussi de perquisitions.

« Je ne pense pas à partir », insiste Mme Gannouchkina, tout en se disant soulagée que ses enfants et petits-enfants vivent à l’étranger.

« Je suis contente qu’ils ne soient pas ici, car ça me permet de dire ce que je pense partout et à tout le monde », souligne-t-elle.

Si Mme Gannouchkina estime que la Russie a raté une chance de devenir démocratique, elle garde l’espoir qu’un jour, la roue tournera. « Mais il est très probable que je ne serai plus là pour le voir. »

LE JV2 AVEC AFP

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