Burkina Faso : « La Russie veut jouer un rôle discret en Afrique »

Antoine Glaser, co-auteur du Piège africain de Macron

Les militaires ont pris le pouvoir au Burkina Faso quelques mois après le putsch militaire au Mali. Alors que le chef présumé du groupe Wagner, Evguéni Prigojine, proche du Kremlin, salue ce coup d’État, les pays occidentaux l’ont condamné, comme la majorité de la communauté internationale. La France et l’Europe ont-ils perdu toute influence en Afrique ? Quelles sont les motivations russes ? Éléments de réponse avec Antoine Glaser, journaliste spécialiste et co-auteur du Piège africain de Macron (co-écrit avec Pascal Airault). Entretien.

TV5MONDE : Evguéni Prigojine, un proche de de Vladimir Poutine, a salué le putsch au Burkina Faso. La France et l’Europe sont-ils en train de perdre pied en Afrique au profit de nouveaux acteurs, comme la Chine et la Russie ?

Antoine Glaser, co-auteur du Piège africain de Macron : Absolument. Il y a une toile de fond générale : la mondialisation de l’Afrique et l’Afrique qui redevient un enjeu géostratégique. On vit une sorte d’anachronisme historique.

À la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, tout le monde, et en particulier la France, a constaté la réunification de l’Allemagne et les changements en Europe. Toutefois, personne n’a pris en compte la mondialisation de l’Afrique. La France a continué à se comporter en Afrique comme si elle était toujours chez elle. Mais petit à petit, on a vu arriver les Chinois en force. Ensuite sont arrivés d’autres pays comme la Turquie, la Russie est revenue et même certains partenaires européens.

Du temps de la guerre froide, avec la Françafrique, la France était complètement dominante.Antoine Glaser, auteur du Piège africain de Macron

La France est dans un piège et c’est là que se trouve l’anachronisme historique. Du temps de la guerre froide, avec ce qu’on appelle la Françafrique, la France était complètement dominante. Elle cooptait des chefs d’État au pouvoir et avait beaucoup de bases en Afrique. Elle dominait sur les plans politique, financier et économique avec ce qu’on appelle la Françafrique dans les anciennes colonies. Même ses propres partenaires occidentaux lui laissaient gérer l’ensemble de la politique des prébendes, du pétrole, de l’uranium, etc. La seule chose qui reste de cette Françafrique à l’ancienne, c’est finalement l’armée. L’armée française apparaît comme étant seule au front, malgré les efforts d’Emmanuel Macron pour l’européaniser.

Beaucoup de jeunes Africains, même s’ils n’ont pas connu cette période postcoloniale, ont l’impression que c’est la France qui est influente et qui dirige tout. En fait, la présence de l’armée française sert de « cache-misère » à une présence française qui est en déshérence.

Emmanuel Macron insiste beaucoup sur l’européanisation pour ne plus être en première ligne. C’est pour ça qu’il a créé Takuba, les forces spéciales européennes. La France apparaît comme le ‘deus ex machina’ dans cette région, mais c’est un leurre total. Le Sahel et toute cette région vit une période postcoloniale. C’est la fin de cette présence française et pas simplement au niveau militaire. Vous aviez des dizaines de milliers de coopérants, des ONG, des coopérations décentralisées. Les djihadistes, d’une certaine manière, ont déjà gagné, parce qu’ils ont fait fuir tous les occidentaux de la Mauritanie au Soudan.

Pour en revenir au Burkina Faso, le président Kaboré ne tenait pas à avoir Barkhane chez lui. Il avait accepté l’opération Sabre des forces spéciales, mais il y avait beaucoup moins d’influence française au Burkina Faso qu’il n’y avait au Mali. D’autant que « l’homme providentiel » de la France dans cette région, c’était quand même Blaise Compaoré [ancien chef d’État du Burkina Faso de 1987 à 2014].   

Quand les jeunes des mouvements citoyens l’ont chassé du pouvoir, cela faisait 30 ans que Blaise Compaoré était au pouvoir. On voit bien que la France n’a rien pu faire pour le maintenir au pouvoir, comme elle aurait pu le faire par le passé. Pour services rendus, les forces spéciales françaises l’ont tout de même exfiltré vers la Côte d’Ivoire.

Tout le monde s’insurge de la venue des Russes, mais la Russie a toujours été présente dans les pays de la région, comme au Mali. Là-bas, que ce soit Choguel Maïga [actuel Premier ministre] ou le ministre de la Défense Sadio Camara, les hommes forts du pays ont été formés en Russie. Assimi Goïta [actuel Président] aussi d’ailleurs.

Wagner, c’est un leurre, bien sûr que c’est la Russie qui est derrière. Du coup, l’Afrique est redevenue un continent géostratégique. Par exemple, la France a réussi à mobiliser entre 50 et 90 Estoniens dans la force Takuba, en remerciement de la France. Je trouve ça fascinant que personne ne s’intéresse au fait qu’il y ait 300 militaires français de l’opération Lynx en Estonie sur le front russe. On revient dans une espèce de grand jeu international.Ce sont des rapports de diplomatie d’influence. La France a de l’influence grâce à son armée qui est encore présente en Afrique et parce qu’elle contrôle aux Nations Unies les opérations de maintien de la paix. C’est un diplomate français [Jean-Pierre Lacroix] qui est secrétaire général adjoint des Nations Unies, en charge des opérations de maintien de la paix. Cela donne à Macron les moyens de sa diplomatie d’influence en Afrique.
 
TV5MONDE : Pourquoi l’Afrique redevient-il un continent géostratégique ? Pourquoi les acteurs extérieurs s’intéressent-ils à l’Afrique ?
 
Antoine Glaser : Globalement, l’Afrique est le continent le moins développé mais possède de très nombreuses ressources et un potentiel de développement énorme. Il y a deux sortes d’acteurs extérieurs. Il y a ceux qui ont besoin des matières premières africaines stratégiques, comme le cobalt ou les terres rares, qui sont présentes dans des pays comme la République démocratique du Congo.

En tête de ces pays on retrouve la Chine. Il y a la Turquie aussi. Les grandes entreprises de bâtiments turques vont s’implanter dans différents pays et même dans d’anciens bastions français comme au Sénégal. Ils finissent en ce moment d’achever la construction de l’aéroport de Dakar. Ils ont aussi construit de nouveaux quartiers dans la capitale. Tout ça, c’est Erdogan [président turc] et Macky Sall [président sénégalais] qui le réalisent main dans la main.

Les enjeux géostratégiques concernent aussi les Nations Unies. Quand par exemple, la France a proposé une résolution pour condamner le Burkina Faso, les Russes et les Chinois s’y sont opposés.
 
Pour toutes ces raisons, l’Afrique revient dans les grands enjeux internationaux. Nous sommes encore bloqués dans nos histoires de « Françafrique » en France, mais quand on prend du recul, on se rend vite compte que la situation est complètement différente que par le passé. Français, Russes, Chinois et les autres ont chacun leur propre agenda, pour défendre leurs intérêts.

TV5MONDE : Quelle est la stratégie de la Russie en Afrique?

Antoine Glaser : La Russie veut jouer un rôle en Afrique, comme la Chine, mais beaucoup plus discrètement. La Russie souhaite jouer un rôle dans son domaine à elle qui est de mettre de la sécurité et des militaires.
 

Les Russes se concentrent sur l’armement et les transports.Antoine Glaser, auteur du Piège africain de Macron

La force de la Chine se trouve surtout dans les matières premières, la construction de routes et d’infrastructures. Les Russes se concentrent plus sur l’armement et les transports. L’année dernière la Russie a par exemple vendu quatre hélicoptères militaires au Mali.

Bien sûr, la Russie s’intéresse aux matières premières stratégiques. Ils sont aussi intéressés par le gain de voix aux Nations Unies. La force de la France pendant la guerre froide, c’était un système « Françafrique » complètement intégré et pyramidal. La France bénéficiait des voix de ses anciennes colonies aux Nations Unies, qui votaient comme un seul Homme en faveur de la France. Quand, par exemple, durant la guerre d’Algérie, les Américains voulaient faire condamner la France pour la colonisation de l’Algérie, l’Afrique subsaharienne a voté comme un seul Homme pour bloquer la résolution américaine.

Pour la Russie, il y a donc des intérêts économiques mais aussi diplomatiques d’influence. La France est piégée car elle n’a plus les moyens qu’elle avait par le passé. Par la présence de son armée, toutefois, elle est toujours accusée d’être néocoloniale. C’est pour ça que je parle d’anachronisme historique.

De plus, imaginons que la France décide de rapatrier ses militaires. Premièrement, elle perdrait sa diplomatie d’influence. Deuxièmement, comme il n’y a pas de débat à l’Assemblée nationale sur la présence des militaires, les militaires sont importants politiquement. Et pour l’armée, le continent africain est important. C’est grâce à l’Afrique qu’elle recrute, c’est là où elle fait ses entrainements. Les militaires ne seront sûrement pas heureux de retourner à Charleville-Mézières ou à Metz. La grande muette, comme on dit, est importante politiquement et s’exprime, mine de rien.
 

TV5MONDE : Après le coup d’État au Mali, c’est le deuxième putsch dans un pays du G5 récemment. Peut-on craindre que le groupe ne disparaisse ou du moins, perde toute influence dans la région?

Antoine Glaser : Le problème du G5 Sahel depuis le début, c’est le financement. C’est une création des pays occidentaux mais principalement française.

C’est vrai que le G5 Sahel est assez hétéroclite. Il y a des pays du G5 Sahel comme la Mauritanie, qui appartiennent à l’Union du Maghreb arabe, d’autres pays, c’est la CEDEAO [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest], le Tchad appartient à la CEMAC [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale]. Les deux armées les plus aguerries, c’est la Mauritanie d’un côté, et le Tchad de l’autre, mais ce sont deux pays qui ne sont pas dans la CEDEAO. Mais surtout, il n’y a pas les financements.

Les Russes et Chinois étaient au départ favorables au financement du G5 Sahel, curieusement. En fait, ce sont les Américains qui avaient bloqué. Pour être financé, la France voulait que l’opération soit prise en charge par les Nations Unies et ses opérations de maintien de la paix. Après avoir bloqué, les Américains ont promis de donner 60 millions de dollars. L’Arabie-Saoudite devait donner 100 millions de dollars. Franchement, je ne sais pas où ça en est.

On voit bien que ça patine. On ne peut pas dire « c’est fini » mais on retourne à une forme de nationalisme dans ces pays. Pour moi, nous sommes dans une période postcoloniale. Ce n’est pas un retour en arrière, à mon avis. Non pas que j’encourage les coups d’État, loin de là mon idée, mais dans le fond, c’est leur affaire. Les gens vivent leur vie.

LE JV2 AVEC AFP

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