Tunisie : Kaïs Saïed change la date anniversaire de la révolution : une « réécriture de l’histoire »

Des manifestants célèbrent le deuxième anniversaire de la révolution tunisienne, le 14 janvier 2013. Pour les onze ans cette année, la commémoration officielle aura lieu le 17 décembre. AP/Amine Landoulsi.

Des manifestants célèbrent le deuxième anniversaire de la révolution tunisienne, le 14 janvier 2013. Pour les onze ans cette année, la commémoration officielle aura lieu le 17 décembre. AP/Amine Landoulsi.

Le 13 décembre, le président tunisien Kaïs Saïed a prolongé la suspension du Parlement et programmé de nouvelles élections. Quelques jours avant, une autre de ses annonces, plus symbolique, est presque passée inaperçue. La révolution de 2010-2011 sera désormais commémorée le 17 décembre, plutôt que le 14 janvier. Mahdi Elleuch, analyste politique et chercheur pour l’ONG Legal Agenda Tunis, nous explique en quoi ce changement reflète la vision politique du président.

TV5MONDE : Comment expliquer le changement de date de commémoration de la révolution, passant du 14 janvier au 17 décembre ? 
 
Mahdi Elleuch, analyste juridique et politique : Il faut d’abord lier ça à la personnalité de Kaïs Saïed, qui est quelqu’un de passionné, voire d’obsédé par l’histoire. Cela constitue en premier lieu une tentative de réécrire l’histoire. 

Il voit le 14 janvier, et toute la transition démocratique qui s’en est suivie, comme la confiscation de la révolution. Pour lui, la révolution authentique, c’est le 17 décembre. Ensuite, la volonté populaire aurait été détournée par l’élite avec ses revendications politiques et ses priorités.

« Le 17 décembre, c’est la révolution. Le 14 janvier, la transition démocratique. Dans l’esprit de Kaïs Saïed  cette distinction est importante. Le 17 décembre, ce sont les régions de l’intérieur, les marginalisés, les populations rurales, alors que le 14 janvier, ce sont les élites des grandes villes, de Tunis notamment. »

                                                                                                   Mahdi Elleuch, analyste politique

TV5MONDE : Qu’est-ce que chacune des journées symbolisent ? 

Mahdi Elleuch : Le 17 décembre, c’est la révolution. Le 14 janvier, la transition démocratique. Dans l’esprit de Kaïs Saïed et de ses partisans, cette distinction est importante. Deuxièmement, le 17 décembre, ce sont les régions de l’intérieur, les marginalisés, les populations rurales, alors que le 14 janvier, ce sont les élites des grandes villes, de Tunis notamment. Enfin, le 17 décembre représente les revendications socio-économiques, le 14 janvier, plutôt l’agenda politique.
Personnellement, je suis contre cette opposition, la révolution n’est pas une ou deux dates, c’est tout un processus, où chaque étape était cruciale. 

Dates-clés de la révolution tunisienne 

17 décembre 2010 : Le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s’immole par le feu, après avoir été malmené par des policiers. Sa tentative de suicide déclenche une vague de protestations à Sidi Bouzid.
 
19 décembre 2010 : Les manifestations contre le chômage, la corruption, le régime commencent à se propager dans tout le pays.
 
14 janvier 2011 : Le président Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis plus de vingt ans, fuit le pays avec sa famille. 
 
17 janvier 2011  : Le premier gouvernement transitoire annonce la légalisation de tous les partis politiques et commence à organiser des élections.
 
23 octobre 2011  : Une Assemblée constituante, où les islamistes s’avèrent majoritaires, est choisie au cours des premières élections tunisiennes libres.

 
TV5MONDE : Qu’est-ce que le président rejette dans le symbole du 14 janvier ? Pourquoi définit-il cette date comme « l’avortement de la révolution » ?
 
Mahdi Elleuch :  Il rejette tous les choix faits après le 14 en bloc : la transition démocratique, les textes, l’Assemblée Constituante, … Kaïs Saïed était pourtant parmi les premiers à réclamer cette Assemblée en 2011. Mais il y a eu désaccord sur les modalités de son élection. 

Il veut revenir à sa vision du 17 décembre. C’est pour cela que lorsqu’il évoque la construction démocratique en partant de la base – qui est presque son seul projet – il applique toujours la même philosophie qui met l’accent sur les petites localités. Il ne voit dans la révolution que cette dimension régionale.
 

Kaïs Saïed est en train de transformer sa propre lecture de l’histoire récente tunisienne en un récit officiel.                                                                                                                            Mahdi Elleuch, analyste.

TV5MONDE : Est-ce aussi une manière de revenir aux dimensions socio-économiques, plutôt que politiques de la révolution?
 
Mahdi Elleuch : Dans le discours, oui, mais c’est en réalité tout à fait l’opposé. Parce qu’il revient plutôt au débat constitutionnel. Il n’est pas en train d’honorer le 17 décembre, au contraire, il est en train de nous donner une nouvelle version du 14 janvier – plus dangereuse selon moi.

On reste dans des questionnements liés à la meilleure façon de procéder à une transition démocratique, aux dépends de l’échéance socio-économique, pour laquelle Kaïs Saïed n’a aucune réponse. Il pousse très loin le réflexe de toute une élite politique, incapable d’affronter ce défi, et qui a préféré concentrer tout le débat depuis la révolution sur les questions juridico-constitutionnelles.

C’était un problème durant la transition démocratique, que les projets du président ne font qu’accentuer. En cela, il est l’hériter du 14 janvier, même s’il dit le contraire.
 

Le président Kaïs Saïed, lors de la prestation de serment de son nouveau gouvernement, le 11 octobre 2021. Présidence tunisienne, Slim Abid via AP.

Le président Kaïs Saïed, lors de la prestation de serment de son nouveau gouvernement, le 11 octobre 2021. Présidence tunisienne, Slim Abid via AP.

TV5MONDE : Comment ce changement plutôt symbolique s’insère-t-il dans les bouleversements politiques actuels, dans les projets du président ? 
 
Mahdi Elleuch : Il cache de moins en moins son véritable projet, qui est de changer la Constitution. Pour lui, l’actuelle est le fruit du 14 janvier. Sa vision, c’est plutôt la revanche du 17 décembre sur le 14 janvier, des marginalisés sur les élites de la capitale.
 
Ce qu’il propose, c’est donc une sorte de contre-transition démocratique. Il s’oppose à toutes les décisions qui ont été prises après la révolution, de mode de scrutin, de Constitution, de régime politique. La démocratie bâtie pendant la transition serait une démocratie falsifiée, et c’est lui qui fonderait la vraie.
 

Les demandes populaires aujourd’hui ne concernent pas les dates, ou le symbolique, mais les questions socio-économiques.

TV5MONDE : Quels sont les objectifs qui justifient ce changement de date ? 
 
Mahdi Elleuch : Tout le calendrier qu’il a annoncé lundi repose sur des dates symboliques : 20 mars, 25 juillet, 17 décembre,… C’est sa façon d’acter la fin de ce cycle qu’a été la transition démocratique, pour revenir à ce qu’il voit comme l’authenticité du 17 décembre. 
 
Je voudrais aussi rappeler un point intéressant : la date de commémoration de la révolution a déjà été débattue, notamment à l’Assemblée Constituante de 2011. Il n’y avait d’ailleurs pas seulement les partisans du 17 décembre face à ceux du 14 janvier ; certains considéraient les révoltes de Gafsa en 2008, dans le bassin minier, comme le point de départ de la révolution. Les débats houleux ont en fin de compte abouti à une formule consensuelle : « la révolution de la liberté et de la dignité, 17 décembre 2010 – 14 janvier 2011 », consacrée dans le préambule de la Constitution. Kaïs Saïed s’inscrit contre ce consensus-là. 
 

TV5MONDE : Est-ce que cette évolution répond à une demande populaire ?
 
Mahdi Elleuch : En partie. D’abord, à Sidi Bouzid, là où la révolution a commencé, les habitants commémorent toujours le 17 décembre comme fête de la révolution, et veulent que ce soit une journée nationale.  Une partie de la jeunesse révolutionnaire voit aussi, comme le dit Kaïs Saïed, le 14 janvier et la transition démocratique comme une confiscation. Il n’est donc pas le seul à tenir ce discours-là, mais est-ce que ça fait de cette question une demande populaire ? Non, c’est trop dire. Parce que les demandes populaires aujourd’hui ne concernent pas les dates, ou le symbolique, mais les questions socio-économiques.
 

L’opposition se fait de plus en plus vive, de plus en plus franche, de plus en plus forte.

 
TV5MONDE : Certaines critiques soulignent que le 14 janvier représentait un choix plus consensuel. Qu’est-ce qui est reproché à cette décision et par qui ? 
 
Mahdi Elleuch : D’abord, Kaïs Saïed est en train de transformer sa propre lecture de l’histoire récente tunisienne en un récit officiel, en confisquant la mémoire nationale. Ensuite, en fixant la date au 17 décembre, il ne nie pas seulement le 14 janvier, mais tout ce qui s’est passé après le 17. Plusieurs étapes, à Sfax, à Kasserine par exemple, ont été décisives pour aboutir à la chute de Ben Ali.

Par ailleurs, il affirme qu’il est en train d’appliquer l’article 80 de la Constitution, et l’état d’exception. À supposer que la situation exigeait des mesures exceptionnelles, ce n’est certainement pas la modification d’une date de commémoration qui va répondre à l’urgence. C’est une façon de déplacer le débat. 

Tout cela est critiqué par l’élite politique, mis à part certains petits partis. Et même du côté de ses partisans, ce n’est pas du tout ce qu’y est attendu de lui aujourd’hui.  
 

L'opposition réunie pour protester contre les décisions de Kaïs Saïed, et ce qu'elle considère comme un coup d'État, le 18 septembre 2021. AP/Riadh Dridi.

L’opposition réunie pour protester contre les décisions de Kaïs Saïed, et ce qu’elle considère comme un coup d’État, le 18 septembre 2021. AP/Riadh Dridi.

TV5MONDE : Quels sont les enjeux autour de ce 17 décembre ? 

Mahdi Elleuch : Plusieurs mouvements d’opposition prévoient des manifestations. Je ne m’attends pas à un gros rassemblement qui puisse changer complètement la donne. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a de plus en plus de désapprobation face au président

Certes, on ne peut pas nier qu’il y’a eu une forte adhésion populaire le 25 juillet. Cette adhésion persiste toujours, mais elle diminue. Et l’opposition se fait de plus en plus vive, de plus en plus franche, de plus en plus forte. Non seulement de la part des partis politiques, mais aussi de l’UGTT [principale centrale syndicale tunisienne, située à gauche, NDLR] qui veut construire une troisième voie. Le camp de l’opposition s’élargit petit à petit, le temps joue contre Kaïs Saïed, et ça, tout le monde le sait, sauf peut-être Kaïs Saïed lui-même. 

LE JV2 AVEC AFP

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