Meurtres de civils, surveillance de masse… la France complice de la dictature égyptienne ?

Mise en place sous la présidence de François Hollande (2012-2017), la coopération militaire entre la France et l'Egypte dévoilée cette semaine s'est poursuivie sous celle d'Emmanuel Macron, à la tête de la France depuis 2017.

Mise en place sous la présidence de François Hollande (2012-2017), la coopération militaire entre la France et l’Egypte dévoilée cette semaine s’est poursuivie sous celle d’Emmanuel Macron, à la tête de la France depuis 2017. © AP / Montage TV5MONDE

« Les Mémos de la terreur ». Sous ce titre, le site d’investigation Disclose révèle cette semaine comment l’Égypte d’Abdel-Fattah Al-Sissi détourne depuis cinq ans des dispositifs antiterroristes procurés par la France pour tuer des civils soupçonnés de contrebande. Des moyens mis en place « avec la bénédiction de la France » serviraient aussi à surveiller la population. 

La France fournit des renseignements aux autorités égyptiennes destinés à cibler des djihadistes, mais cette aide est détournée pour tuer des trafiquants à la frontière égypto-libyenne. C’est la conclusion d’une enquête fouillée et libre d’accès du site d’information et d’investigation Disclose. Elle s’appuit sur « des centaines de documents secrets issus du plus haut sommet de l’État ».

Selon Disclose, la mission de renseignement française « Sirli », débutée en février 2016 au profit de l’Égypte au nom de la lutte antiterroriste, a été détournée pour d’autres missions par l’État égyptien. Elle sert des informations collectées pour effectuer des frappes aériennes sur des véhicules de contrebandiers présumés.

« En principe, la mission (…) consiste à scruter le désert occidental pour y détecter d’éventuelles menaces terroristes venues de Libye », à l’aide d’un avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) loué à la Direction du renseignement militaire (DRM) français, écrit Disclose, spécialisé dans les révélations embarrassantes pour les armées françaises.

Une mission dévoyée

« Théoriquement, les données recueillies devraient faire l’objet de recoupements afin d’évaluer la réalité de la menace et l’identité des suspects. Mais très vite, les membres de l’équipe comprennent que les renseignements fournis aux Egyptiens sont utilisés pour tuer des civils soupçonnés de contrebande. Une dérive dont ils vont alerter leur hiérarchie à intervalles réguliers », en vain, poursuit le média en ligne, et ce malgré plusieurs bavures sur le terrain.

L'un des documents classés auxquels les journalistes du site <em>Disclose </em>ont eu accès. L'ELT 16 mentionnée dans le document qualifie "<em>Equipe de liaison terreste n°16</em>", le nom du détachement.

L’un des documents classés auxquels les journalistes du site Disclose ont eu accès. L’ELT 16 mentionnée dans le document qualifie « Equipe de liaison terreste n°16 », le nom du détachement. © Capture d’écran du site d’information Disclose.

Selon les documents obtenus par Disclose, « les forces françaises auraient été impliquées dans au moins 19 bombardements contre des civils, entre 2016 et 2018 ».

La DRM et l’armée de l’air s’inquiètent des dérives de l’opération, comme en témoigne une note transmise à la présidence française le 23 novembre 2017, citée par Disclose: « Par manque de moyens de surveillance, l’identification des pick-up ne peut être effectuée sans autre élément d’appréciation que le survol initial dont ils ont fait l’objet. Aussi, l’identification de certains véhicules et les frappes d’interdiction qui en découlent pourraient être soumises à caution ».

J’ai demandé qu’une enquête soit déclenchée sur les informations diffusées par Disclose.

Florence Parly, ministre française des Armées, le dimanche 21 novembre 2021.

Une autre note datée du 22 janvier 2019, à l’attention de la ministre des Armées Florence Parly, avant une visite officielle en Egypte avec le président français Emmanuel Macron, signale « des cas avérés de destruction d’objectifs détectés par l’aéronef » français. Cette note estime « important de rappeler au partenaire que l’ALSR n’est pas un outil de ciblage ». Pourtant, aucun accord ne sera signé ni la mission remise en cause, assure Disclose, qui affirme que « l’armée française est toujours déployée dans le désert égyptien ».

Les présidents égyptien et français, Abdel Fattah el-Sissi et Emmanuel Macron, lors d'une conférence sur la Libye, le 12 novembre 2021 à Paris (France).

Les présidents égyptien et français, Abdel Fattah el-Sissi et Emmanuel Macron, lors d’une conférence sur la Libye, le 12 novembre 2021 à Paris (France). © AP Photo/Michel Euler
« L’Egypte est un partenaire de la France avec lequel – comme avec beaucoup d’autres pays – nous entretenons des relations dans le domaine du renseignement et de la lutte antiterroriste (…) au service de la sécurité régionale et de la protection des Français. Pour des raisons évidentes de sécurité et d’efficacité, nous ne communiquerons pas davantage sur la nature des dispositifs de coopération mis en œuvre dans ce domaine« , a réagi dimanche soir le ministère français des Armées auprès de l’AFP, en précisant que Florence Parly avait « demandé qu’une enquête soit déclenchée sur les informations diffusées par Disclose« .

Le client égyptien

Malgré la volonté affichée de Paris de recentrer ses exportations d’armements vers l’Europe, l’Egypte fait partie des principaux destinataires d’équipements militaires français.

Ces ventes se sont considérablement renforcées avec l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi en 2014, essentiellement entre 2014 et 2016 à la faveur de la vente de chasseurs Rafale, d’une frégate, de quatre corvettes et de deux porte-hélicoptères Mistral.

Abdel Fattah Al-Sissi le président égyptien et François Hollande, son homologue français d'alors, le 17 avril 2016 au Caire (Egypte).

Abdel Fattah Al-Sissi le président égyptien et François Hollande, son homologue français d’alors, le 17 avril 2016 au Caire (Egypte). © Egyptian Presidency via AP

Le président Sissi a été reçu en décembre 2020 par Emmanuel Macron, qui lui a remis la grand-croix de la Légion d’honneur, la plus haute distinction honorifique française.
Cette décision, dans un pays accusé par les ONG de bafouer les droits humains et d’utiliser des armements contre des civils, avait suscité des réactions outrées sur les réseaux sociaux, alors que l’Egypte est un pays clé de nombreux dossiers de la région.

Surveillance de masse

Dans le 3e volet de son enquête, publié ce mardi, Disclose aborde un autre aspect de l’aide française accordée à l’Egypte : la cybersurveillance. Dès le début de l’ère Sissi en Égypte, trois entreprises françaises se seraient lancées, avec « la bénédiction » de Paris, dans un projet de « NSA égyptienne » (en référence aux « grandes oreilles » américaines). 
► Nexa Technologies, est dirigée par les fondateurs d’Amesys, société accusée d’avoir fourni du matériel de surveillance à la dictature de Mouammar Kadhafi, en Libye.
► Ercom-Suneris – filiale de Thalès depuis 2019 – « est connue pour sécuriser l’un des téléphones portables d’Emmanuel Macron ».
► Dassault Systèmes est la filiale technologique du poids lourd de l’armement français et constructeur de l’avion Rafale. 

Extrait du 3e volet de l'enquête du site <em>Disclose </em>sur les soutiens français au pouvoir égyptiens.

Extrait du 3e volet de l’enquête du site Disclose sur les soutiens français au pouvoir égyptiens. © Capture d’écran

LE JV2 AVEC AFP

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