Le Burkina Faso est-il le maillon faible au Sahel ?

Une manifestation de colère à Ouagadougou deux jours après l'attaque meurtrière contre un détachement de gendarmerie à Inata, 16 novembre 2021.
Une manifestation de colère à Ouagadougou deux jours après l’attaque meurtrière contre un détachement de gendarmerie à Inata, 16 novembre 2021.

L’attaque contre un détachement de gendarmerie à Inata dimanche 14 novembre est l’une des plus meurtrières contre les forces de défense et sécurité au Burkina Faso six ans après le début des violences djihadistes. Une preuve supplémentaire de l’incapacité du pays à enrayer l’extrémisme violent de groupes armés terroristes. L’analyse de Mahamoudou Sawadogo, expert des questions de sécurité au Burkina Faso et au Sahel.

TV5MONDE : Quelle est la caractéristique de la dernière attaque contre un contingent de gendarmerie à Inata, dimanche 14 novembre, qui a fait 53 tués, dont 49 gendarmes et 4 civils selon un dernier bilan ?

Mahamoudou Sawadogo, expert des questions de sécurité au Sahel : Cette attaque a pour caractéristique d’être complexe, sur une cible dite dure, c’est-à-dire une base militaire. Elle a aussi été très violente, c’est l’une des attaques les plus meurtrières subies par l’armée burkinabé. Cela nous interpelle et nous alerte sur le fait que ces groupes armés terroristes sont en train de monter en puissance en capacité technique et surtout en capacité logistique.

Le mode opératoire consiste à faire du repérage du camp pendant plusieurs semaines et à monter l’embuscade avec des unités auxquelles ils font appel depuis l’extérieur c’est-à-dire depuis le Mali.

Mahamoudou Sawadogo, expert des questions de sécurité au Sahel

TV5MONDE : Qui est derrière cette attaque et avec quel mode opératoire ?

Mahamoudou Sawadogo : Cette attaque se situe dans la zone d’influence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le GSIM. Localement le représentant du GSIM, c’est Ansaru al Islam. Donc on pourrait croire que c’est l’œuvre d’Ansaru al islam, appuyé par une unité du GSIM. Généralement cette unité spéciale du GSIM qui appuie dans ce genre d’attaque c’est la katiba Serma, rompue à l’art du combat, qui a toute la capacité de puissance de feu nécessaire.

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Le mode opératoire consiste à faire du repérage du camp pendant plusieurs semaines et à monter l’embuscade avec des unités auxquelles ils font appel depuis l’extérieur c’est-à-dire depuis le Mali.

Et cette unité spéciale-là a en son sein des tireurs d’élites, des hommes qui sont vraiment aguerris à la manipulation d’armes lourdes et leurs munitions. Donc on peut dire que c’est une opération savamment menée et qui est récurrente contre les positions des forces défense et de sécurité.

TV5MONDE : Pourquoi le Burkina fait figure de maillon faible face à l’extrémisme violent au Sahel?

Mahamoudou Sawadogo : C’est lié à la réponse que nous apportons à cette menace terroriste. En fait, nous sommes passifs, dans la réaction plutôt que dans l’action. Nous sommes donc de plus en plus acculés face à ces groupes armés terroristes qui déroulent leur stratégie et nous subissons cette stratégie.
Donc c’est notre manière d’apporter une réponse qui justifie que nous sommes un maillon faible, tant que nous serons sur la défensive et que nous subirons les attaques, nous resterons ce maillon faible et subirons encore d’énormes pertes.

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TV5MONDE : Quel bilan de la stratégie de recours aux volontaires pour la défense de la patrie (VDP)?

Mahamoudou Sawadogo : Cette stratégie venue très tôt n’a pas été bien préparée et n’a pas su se mettre en place comme il se doit. Elle est venue trop tôt car on n’avait pas atteint le niveau où il fallait faire appel à l’insurrection populaire, c’était à un moment où on pouvait encore l’éviter. Cette stratégie était mal préparée parce que les volontaires n’ont pas les moyens nécessaires, ni l’équipement adapté pour faire face. 

Par ailleurs, elle est malvenue parce qu’elle a fait que les communautés sont de plus en plus prises au piège de cette violence et cible de ces groupes armés terroristes, ce qui fait que pour moi elle n’a pas eu le résultat escompté mais a plutôt exacerbé la violence et les tensions qui existaient déjà au Burkina Faso. Il faut revoir la doctrine des volontaires pour la défense de la patrie (VDP) pour mieux l’adapter.

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TV5MONDE : Un plan quinquennal de lutte contre le terrorisme a été annoncé à la fin août, quel changement a-t-il apporté ? 

Mahamoudou Sawadogo : N’ayant pas connaissance de ce plan et n’ayant pas participé à son élaboration vraiment je ne saurais donner quelles sont les lignes directrices et si on est sur la bonne voie ou pas, donc je suggère que lorsque ce plan sera dévoilé l’on puisse apporter des critiques objectives.

En tout cas, la stratégie sur le terrain n’a pas encore changée, on n’a pas encore vu la mise en œuvre de ce plan donc ce n’est pas encore visible sur le terrain, on attend de voir.
Le 1er novembre, le chef d’Etat dans son discours a dit que le plan est fin prêt et qu’ils allaient commencer à le dérouler. D’après cette formulation, on peut en conclure que la plan n’est pas tout à fait opérationnel.

TV5MONDE : La stratégie des autorités est-elle nationale ou s’inscrit-elle dans un cadre régional ?

Mahamoudou Sawadogo : Je crois que malheureusement la stratégie burkinabé s’inscrit plutôt dans un cadre national qu’un cadre régional, ce qui fait que l’on a des angles morts, que l’on a l’impression que le Burkina Faso se débat seul, et malheureusement les pays voisins le regardent se débattre. Nous ne sentons pas ici l’action du G5 Sahel donc c’est toute une stratégie basée sur le plan national. Mais à mon avis, les pays voisins devraient venir en aide au Burkina Faso et le soutenir parce que cette menace n’a pas de frontière. 

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TV5MONDE : Que fait le G5 Sahel au Burkina ?

Mahamoudou Sawadogo : Le G5 Sahel au Burkina Faso est presque inexistant, nous n’observons pas d’actions concrètes au Burkina. Il y a des actions de développement mais on n’est pas au courant et sur le terrain on n’a pas une force type G5 Sahel. C’est vrai qu’il y a des opérations mises sous la bannière du G5 Sahel mais cette action est timide, elle n’est pas perceptible dans son ensemble. Donc on ne sent pas encore cette présence du G5 Sahel.

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TV5MONDE : Comment les autorités du G5 Sahel pourraient-elles y remédier ?

Mahamoudou Sawadogo : Pour moi il faut revoir toute la stratégie du G5 Sahel, impliquer les autres pays, c’est-à-dire les pays côtiers qui pourront attirer beaucoup plus les bailleurs parce que ces pays attirent les bailleurs. Il faut revoir cette stratégie qui n’est pas adaptée ou qui ne s’adapte même pas à l’évolution de la menace, pour moi il est clair qu’il y a besoin de revoir tout ça. 

TV5MONDE : Le changement du dispositif de Barkhane pourrait-il apporter un soutien au Burkina ?

Je ne sais pas qu’elle est l’état de l’évolution des rapports entre le Burkina et la France, c’est une politique qui va être déterminée par le chef de l’Etat, est-ce que c’est le moment opportun ? Il ne faut pas oublier qu’il y a un sentiment anti-français  de plus en plus exacerbé et au plus haut niveau dans les populations. C’est aussi une épine dans le pied de nos gouvernants qui sont pris dans cet étau là. Cela va être difficile de demander tout de suite l’appui de la France, l’appui de Barkhane alors qu’au sein des populations il y a ce sentiment anti-français qui est en train d’être exacerbé.

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TV5MONDE : Le Burkina Faso serait-il tenté de faire appel aux paramilitaires russes du groupe Wagner ?

Mahamoudou Sawadogo : On ne perçoit pas une telle tentation, je pense que le Burkina Faso gagnerait à se tourner vers la Cédéao qui avait déjà une force en attente, ou vers ses pays voisins qui peuvent lui apporter une aide. Mais il n’y a pas de tentation perceptible de se tourner vers les Russes, les Chinois ou les Turcs. 

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TV5MONDE : Peut-on assister à un ras le bol de la population face à la dégradation de la situation sécuritaire ?

Mahamoudou Sawadogo : On assiste de plus en plus à un ras le bol, à une manifestation de colère de la population surtout après cette attaque. Jusqu’où cela peut aller ? Pour le savoir, il faut suivre les mouvements d’humeur de ces manifestations. Ce qui est sûr c’est que nous sommes dans une situation socio-politique délétère et tendue. Il appartiendra au chef de l’Etat de désamorcer à travers des mesures fortes, des prises de décision qui vont dans le sens de calmer la situation ou de reprendre en main la situation sécuritaire du Burkina Faso. Car on voit clairement qu’il y a un problème dans le dispositif sécuritaire, que la stratégie tarde à prendre place, que les hommes sur le terrain actuellement manquent de tout, qu’il n’y a pas de stabilité. Les gens aimeraient avoir des mesures qui sortent de l’ordinaire, parce qu’on ne peut pas continuer sur la même lancée, c’est cela qui pourrait ramener un peu de sérénité.

LE JV2 AVEC AFP

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