Crise migratoire : derrière la menace gazière envers l’UE, les faiblesses de la Biélorussie

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko (à g.) et son homologue russe, Vladimir Poutine, à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 13 juillet 2021. © Alexei Nikolsky, AP

Accusée d’avoir créé une crise migratoire aux portes de l’Europe, la Biélorussie a menacé jeudi de riposter à d’éventuelles sanctions européennes en fermant les vannes d’un important gazoduc vers l’Union européenne. Selon plusieurs observateurs, il est très peu probable que ces menaces soient mises à exécution, car la Biélorussie est loin d’être le maître du jeu. 

Rien ne va plus entre Bruxelles et Minsk. L’afflux de migrants qui a lieu à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, a mis le feu aux poudres. Accusé par l’UE d’instrumentaliser cette crise migratoire, le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, a réagi en menaçant, entre autres, de suspendre le fonctionnement d’un gazoduc qui alimente le Vieux Continent. Cette stratégie, qui vise à faire pression sur l’UE, révèle la dépendance de la Biélorussie envers son voisin russe et la perte de puissance de son régime. 

Alors que l’Europe est confrontée à une flambée des prix du gaz, Alexandre Loukachenko, au pouvoir en Biélorussie depuis 1994, a tiré sur la corde sensible, jeudi 11 novembre. « Nous chauffons l’Europe et ils menacent de fermer la frontière. Et qu’est-ce qui se passerait si nous coupions le gaz naturel qui va là-bas ? Je conseillerais donc aux dirigeants polonais, aux Lituaniens et aux autres écervelés de réfléchir avant de parler », a lancé le président biélorusse.

La Pologne, tout comme la Lituanie et la Lettonie, sont dépassés par l’arrivée, depuis plusieurs mois, de milliers de migrants aux frontières biélorusses. Refoulés par les gardes-frontières biélorusses et polonais, de nombreux migrants, dont des enfants et des femmes, sont bloqués dans une forêt, située à la frontière, et tentent de résister au froid dans des conditions alarmantes. 

Les Occidentaux, dont les États-Unis et l’Union européenne, accusent le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, de faire venir des ressortissants de pays du Moyen-Orient et d’Afrique à Minsk, puis de leur faire passer les frontières de la Lituanie, de la Lettonie et de la Pologne en représailles aux sanctions économiques infligées par l’UE à son régime. Face à l’ire de Minsk, Bruxelles a annoncé de nouvelles sanctions pour la semaine prochaine.

Coup de bluff ou véritable menace ? 

En brandissant cette menace autour du gaz, Alexandre Loukachenko laisse entendre qu’il peut, à lui seul, décider du sort de l’Europe. Mais c’est Moscou, et non Minsk, qui est le principal fournisseur de gaz naturel de l’Union européenne. Selon l’édition 2020 du rapport « L’UE dans le monde » d’Eurostat, la Russie représente plus de 40 % des importations de gaz annuelles de l’UE, loin devant la Norvège (18,5 %) et l’Algérie (11,3 %). L’UE est donc un client de choix pour la Russie, dont l’économie est, par ailleurs, fortement dépendante vis-à-vis des énergies fossiles. 

En revanche, la Biélorussie est, elle, « seulement un pays de transit », rappelle Florent Parmentier, et « contrairement à l’Ukraine, par exemple, la Biélorussie est vraiment dépendante du gaz russe ». Celui-ci transite sur son territoire via sept gazoducs. Yamal-Europe, celui évoqué par Alexandre Loukachenko dans les tensions avec l’Europe, est le plus important. Il permet à Gazprom de livrer du gaz en provenance de la péninsule de Yamal, dans l’Arctique, à la Pologne et à l’Allemagne. En échange, Minsk obtient des frais de transit. 

« Dans ce contexte, la Biélorussie doit non seulement demander l’aval de la Russie, car Gazprom a racheté le pipeline, mais sera aussi pénalisée économiquement par cette décision. Il n’est donc pas du tout certain que cette menace soit mise à exécution », affirme à France 24 Alexandra Goujon, maîtresse de conférence en sciences politiques à l’université de Bourgogne, spécialiste de la Biélorussie et l’Ukraine.

D’autant que si la Russie soutient son allié biélorusse, « elle n’a aucune raison de payer au prix fort le coût de la survie du régime. Ce n’est pas acceptable pour la Russie, dont l’un des enjeux consiste à faire de Gazprom [la plus grande compagnie pétrolière du pays] un partenaire fiable », commente Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipov (Sciences Po), spécialiste des questions européennes, contacté par France 24.

Le président russe Vladimir Poutine a botté en touche : il a appelé plusieurs fois au dialogue entre l’UE et la Biélorussie, a affirmé samedi n’avoir « rien à voir » avec l’orchestration de la crise migratoire en cours et, sur la question du gaz, a promis vendredi que les livraisons se poursuivraient. 

Jeudi, la cheffe de l’opposition biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa avait, elle aussi, critiqué la pertinence d’une telle menace. « Ce serait plus dommageable pour lui, pour la Biélorussie, que pour l’Union européenne et je peux supposer que c’est du bluff », a-t-elle déclaré à l’AFP lors d’une interview à Berlin.

En effet, « la Biélorussie est l’un des pays de transit fiables entre la Russie et l’UE, mais ce n’est pas la seule route de transit de gaz. Celui-ci peut venir de l’Ukraine, notamment,et il y a les gazoducs Nord Stream 1 et 2 », explique Florent Parmentier. 

La crise en cours entre l’Europe et la Biélorussie survient en plein remplissage du gazoduc Nord Stream 2, un projet à 10 milliards d’euros, d’une capacité de 55 milliards de m3 de gaz et qui est accusé d’accroître la dépendance européenne à l’égard de Moscou. Ce nouveau gazoduc doit permettre de doubler les livraisons de gaz russe vers l’Allemagne sans passer par l’Ukraine, jusque-là pays traditionnel de transit, en brouille avec Moscou depuis 2014. Pour Florent Parmentier, ce projet gazier controversé est trop précieux aux yeux de la Russie pour être sacrifié. « Les milieux économiques allemands ont pris beaucoup sur eux pour porter le projet Nord Stream 2, ce n’est pas pour qu’au bout du compte, Gazprom fasse des siennes », explique-t-il. 

Dépendant de la Russie, Minsk ne peut pas non plus couper l’acheminement du gaz subitement. « Si les réserves de stockage sont déjà pleines, une fois que le gaz est extrait, il faut l’écouler car le stocker coûte extrêmement cher », précise le chercheur. 

L’homme fort de Minsk veut renouer avec son peuple 

Bien que la Biélorussie n’ait pas le pouvoir de couper le transit de gaz vers l’Europe, Alexandre Loukachenko a laissé entendre qu’il passerait l’acte pour « rester au pouvoir et prouver à sa population qu’il est menacé », selon Alexandra Goujon. En août 2020, l’homme fort de Minsk s’était, en effet, proclamé vainqueur à la présidentielle et l’opposition avait dénoncé un scrutin frauduleux. Pendant des semaines, des foules avaient envahi les rues de plusieurs grandes villes biélorusses pour dénoncer ces résultats, avant d’être matées par les forces de sécurité. Depuis, les Européens multiplient les mesures de rétorsion contre la Biélorussie. « La légitimité d’Alexandre Loukachenko s’est très largement érodée et l’opinion publique fait pression sur lui », ajoute Florent Parmentier.     

En menaçant l’Europe de couper le transfert du gaz, Alexandre Loukachenko envoie un message à l’UE. « Il veut montrer qu’il dispose de leviers et que l’UE ne peut pas lui dicter sa conduite », explique Alexandra Goujon. Pour Florent Parmentier, Alexandre Loukachenko veut également déstabiliser l’Union européenne. « Par le biais de l’immigration, il a voulu montrer qu’il pouvait créer des menaces. Il a voulu jouer sur la sensibilité des dirigeants polonais et de l’opinion polonaise », affirme le chercheur, selon qui, cette « crise durera vraisemblablement plusieurs mois ». 

LE JV2 AVEC AFP

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