Burkina: le rêve brisé des « orphelins » de Thomas Sankara partis étudier à Cuba

Des militaires debout devant la statue de Thomas Sankara durant la cérémonie du 34e anniversaire de son assassinat à Ouagadougou, le 15 octobre 2021

Des militaires debout devant la statue de Thomas Sankara durant la cérémonie du 34e anniversaire de son assassinat à Ouagadougou, le 15 octobre 2021 afp.com – OLYMPIA DE MAISMONT

Ils pensaient revenir construire un Burkina Faso nouveau: envoyés en 1986 étudier à Cuba par le président et « père de la révolution burkinabè » Thomas Sankara assassiné un an plus tard, 600 jeunes de milieux défavorisés, en majorité orphelins, seront délaissés à leur retour.

Arrivé au pouvoir en 1983 par un coup d’Etat, Thomas Sankara est un jeune officier de 33 ans aux idées révolutionnaires qui entend éradiquer la pauvreté de son pays et bouleverser l’ordre « impérialiste mondial ». Il se tourne naturellement vers Cuba, l’île des Caraïbes dirigée par le leader communiste Fidel Castro, un exemple à ses yeux.

« Thomas Sankara a eu l’idée d’envoyer un contingent d’élèves pour être formés à Cuba, politiquement, idéologiquement et professionnellement », raconte à l’AFP Stanislas Damiba, qui alors âgé de 12 ans, faisait partie de ces jeunes.

Le contingent est composé de 600 enfants et adolescents âgés de 12 à 16 ans, parmi lesquels 135 filles, « tous issus de familles défavorisées et la plupart orphelins », selon Stanislas, devenu président de l’Association des anciens étudiants formés à Cuba, plus connue sous le nom des « orphelins de Sankara ».

– « Père spirituel » –

Après avoir réussi des tests de sélection, « on a pris la route pour Cuba en septembre 1986. Six professeurs sont venus avec nous, pour nous enseigner le français, l’histoire, la géographie, l’éducation sexuelle », tandis que les autres matières plus spécialisées étaient enseignées par des Cubains.

A l’île de la Jeunesse, située au sud-ouest de Cuba et où se côtoient des étudiants de 40 nationalités, la première exigence est d’apprendre en six mois l’espagnol, langue nationale.

Aujourd’hui âgé de 46 ans, Stanislas est devenu technicien supérieur en génie civil dans le secteur privé et porte fièrement un T-shirt à l’effigie de Thomas Sankara qu’il considère toujours comme « un père spirituel ».

Avec deux autres de ses camarades qui étaient avec lui à Cuba, Florence Hien et Inoussa Dankambary, 51 ans, il a d’ailleurs tenu à rencontrer les journalistes de l’AFP au Mémorial Thomas Sankara créé à Ouagadougou, à l’endroit où le leader burkinabè a été assassiné lors d’un putsch qui, le 15 octobre 1987, a porté au pouvoir Blaise Compaoré, son frère d’armes considéré comme son ami intime.

Compaoré a régné pendant 27 ans avant d’être chassé par la rue en 2014.

– « Formez-vous bien » –

Tous les trois se souviennent avec émotion de ce jour de septembre 1987 que raconte Stanislas: « Sankara est venu (à Cuba) pour nous serrer la main, élève par élève, et pour nous dire +formez-vous bien et revenez bâtir le pays+. Quasiment un mois après, il a été assassiné ». « C’était comme un coup de tonnerre, nous sommes restés 72 heures sans boire ni manger ».

Après cet assassinat, « tout change, nos six encadreurs ont été rappelés au pays et remplacés par d’autres », selon Stanislas, qui affirme que la « rectification » de la politique de Sankara menée par le nouveau pouvoir « avait commencé ».

« Compaoré voulait détruire tout ce qui était de Sankara », estime Florence Hien.

Cela commence par la décision du nouveau régime de « nous faire faire uniquement des études courtes », pas plus de trois ans après le baccalauréat, indique le président des « orphelins de Sankara ». « Seulement 33 de nos camarades ont fait des études universitaires », dit-il. Puis, la bourse d’environ 100 dollars par mois qu’ils recevaient a été coupée.

De 1992 à 1996, la plupart des étudiants rentrent au Burkina Faso.

Ils effectuent leur Service national pour le développement (SND), espérant ensuite être intégrés dans le service public en fonction de leur spécialité, comme cela leur avait été promis par l’Etat avant le départ pour Cuba.

– « C’est fini pour vous » –

Mais, pour la majorité, ce ne sera pas le cas. « La révolution est finie, c’est fini pour vous », leur dit-on.

L’équivalence des diplômes obtenus à Cuba n’est pas reconnue et aujourd’hui encore, l’association se déclare être « en perpétuelle lutte » pour qu’elle le soit.

Elle est en pourparlers avec le régime actuel du président Roch Marc Christian Kaboré. Les dossiers ont été déposés au Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale « qui stipule que l’Etat a failli et que nous devons être dédommagés », selon Stanislas Damiba.

« L’Etat étant une continuité, il y aurait dû y avoir équivalence », note-t-il, en colère: « C’est ce qui nous écoeure, nous n’avons pas demandé d’aller à Cuba et on ne peut pas comprendre qu’à notre retour on nous tourne le dos ».

« En 2002, Compaoré est allé à Cuba et a dit à Castro que les anciens étudiants étaient tous embauchés. C’est archifaux, il n’avait rien fait pour nous », affirme-t-il.

Sur les 600 jeunes, environ 240 ont été intégrés dans la fonction publique, mais en l’absence de reconnaissance de leurs diplômes, « ils sont sous-employés, ce sont des subalternes, par rapport à nos frères formés dans d’autres pays », selon lui.

– « Rien que la vérité » –

Quatre-vingt-six sont morts, dont « 5 ou 6 » qui se sont suicidés, selon Stanislas qui affirme que nombreux sont ceux qui sont sans emploi et vivent dans la précarité. Et puis, « il y en a qui sont actuellement en situation de déséquilibre mental et beaucoup qui souffrent psychologiquement ».

D’autres, comme lui, Florence Hien, infirmière, et Inoussa Dankambary, technicien supérieur en génie civil, ont réussi à s’en sortir dans le secteur privé.

« Nous sommes des victimes et le président Compaoré en est comptable », juge Stanislas. « On n’a tiré sur personne, nous sommes simplement des innocents ».

Et son compagnon d’infortune Inoussa d’ajouter: « La balle qui a tué Sankara a, par ricochet, tué beaucoup de personnes, dont nous ».

Du procès des assassins présumés de Thomas Sankara, dont Blaise Compaoré, qui s’est ouvert début octobre à Ouagadougou, il dit n’attendre que « la vérité, rien que la vérité ».

LE JV2 AVEC AFP

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