Algérie – Maroc : que pèsent leurs forces militaires ?

Des soldats marocains participent ce 7 juin 2021 à des exercices militaires avec les forces américaines.

Des soldats marocains participent ce 7 juin 2021 à des exercices militaires avec les forces américaines. AP Photo/Mosa’ab Elshamy

L’Algérie et le Maroc sont, avec l’Égypte, les principaux acheteurs d’armes en Afrique. Les tensions au Sahara occidental alimentent les craintes d’un conflit entre Rabat et Alger. Que pèsent les armées des deux pays ?  Quelle est l’état de leurs forces militaires ? Entretien avec Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective & Sécurité en Europe (IPSE) et auteur d’un chapitre nommé « La Guerre contre le terrorisme du Sahara au Sahel » dans le livre « Repenser le conflit au Sahara ».

TV5MONDE : Quelles sont les dynamiques en matière d’équipement militaire dans ces deux pays ?
 
 Emmanuel Dupuy : Les deux pays sont en train de se réarmer. C’est un phénomène qui est récent mais c’est un phénomène qui répond l’un à l’autre. C’est plus ou moins « une sorte de parité stratégique ». Même si l’armée algérienne est numériquement parlant moins nombreuse que l’armée marocaine : 130 000 militaires contre 310 000, c’est sans compter les 150 000 réservistes en plus des 190 000 forces paramilitaires algériennes contre 150 000 réservistes et 50 000 forces paramilitaires pour le Maroc. Donc on voit qu’on est plus ou moins dans une logique de parité volumétriquement parlant.

Les deux pays sont en train de se réarmer

 Emmanuel Dupuy, spécialiste des forces armées des deux pays

On dit souvent que l’Algérie est la deuxième armée du continent africain et le Maroc la 5e, pour une raison autre : celle des investissements. L’Algérie consacre beaucoup plus en termes de dépenses militaires que le Maroc : 90 milliards de dollars entre 2010 et 2020 pour l’Algérie, 35,6 milliards de dollars sur la même période pour le Maroc. Il y a là un hiatus qu’il est important d’avoir à l’esprit, ce qui confirme aussi la dernière annonce d’il y a quelques mois des 7 milliards de dollars de contrat d’armement entre la Russie et l’Algérie qui fait suite à la visite de l’État-major algérien Saïd Chengriha à Moscou. Donc il y a une accélération en termes d’investissement militaire du point de vue algérien mais un avantage volumétrique d’un point de vue marocain.
 
 TV5MONDE : Vous parliez de contrats avec la Russie. Quels sont les soutiens et les fournisseurs de ces deux armées ?
 
Emmanuel Dupuy : Il y a une longue tradition de formation, d’entraînement et d’équipement quasi-exclusivement russe vis-à-vis de l’Algérie. Ceci correspond à une réalité géopolitique bien comprise. Par ailleurs, l’Algérie devrait être le premier client des nouveaux avions de chasse russe Sukhoï 57 qui n’ont encore jamais été vendus à l’export. L’indépendance algérienne s’est créée dans une lutte contre une puissance coloniale à la suite d’une guerre qualifiée d’anticoloniale. Il est évidemment compliqué, même si c’est en train de changer un peu, que les forces armées algériennes bénéficient de matériel militaire français ou en tout cas américain. Alger dénonce la présence américaine trop fortement appuyée vis-à-vis du Maroc.

il y a une volonté de la part de l’Algérie de vouloir régionaliser le conflitEmmanuel Dupuy, président de l’IPSE

Il y a d’autres clients ponctuels comme la Chine qui fournit les deux pays.
La France et les États-Unis fournissent plutôt exclusivement les forces armées marocaines. La raison est simple : le Maroc a, depuis 2004, le titre d’allier majeur non-membre de l’OTAN, ce qui n’est pas le cas de l’Algérie. On peut rajouter Israël à la suite de la normalisation du 10 décembre 2020 et les Émirats-arabes-unis qui sont devenus aussi de facto des partenaires du Maroc dans le cadre des accords d’Abraham (13 août 2020).
 
TV5MONDE : De quels types d’armes on parle pour ces deux pays africains ?
 
Emmanuel Dupuy : Les deux pays disposent de systèmes de défense anti-aérien sol-air. Pour le Maroc, il s’agit des systèmes américains Patriot et pour l’Algérie, c’est l’équivalent russe avec le système S-300 (dont dispose aussi l’armée syrienne).
Dans le Domaine des radars, on est dans une parité également : Français et Américains ont fourni l’armée marocaine tandis que Chinois et Russes ont fourni l’armée algérienne.

En ce qui concerne les forces aériennes : l’Algérie disposait déjà d’avions russes Sukhoï 34 et ils vont disposer bientôt de Sukhoï 57, les derniers modèles de la marque. Les forces marocaines disposaient déjà de F-16 et ces avions sont mis à jour et ils disposent désormais des derniers modèles de F-16.

Sur les forces terrestres, le Maroc a confirmé sa volonté d’acheter 36 canons CAESAR 155mm. Ces systèmes d’arme ont une portée de 40 km et c’est la France qui fournit ces armements. De la même manière, l’artillerie automotrice tractée algérienne est conséquente : 720 de ces matériels sont fournies par la Russie. Le Maroc en a un peu moins de 510.

7000 véhicules blindés sont fournis majoritairement par la Russie pour l’Algérie contre 8000 pour le Maroc fournis majoritairement par les États-Unis.

Pour les chars de combat, même combat ! Près de 2000 pour l’Algérie : des chars russes. 3000 pour le Maroc : des chars américains, des chars chinois ou même des chars russes également. Donc si la quasi-totalité des chars algériens sont de fabrication russe, la Russie a confirmé il y a quelques mois la volonté de vendre au Maroc des chars également (60 chars T-72). La Russie joue sur les deux tableaux dans ce domaine-là.

Au-delà de tout ça, il y a la question importante des drones. les deux pays disposent d’une capacité de drones à peu près équivalente. L’Algérie avait peut-être commencé plus tôt en prenant possession de drones de surveillance sud-africains, mais ils disposent également de drones d’attaque fournis par les Émirats-arabes-unis ou la Chine. Le Maroc dispose de drones venant de trois pays en priorité : les États-Unis, la Turquie et Israël.
 
TV5MONDE : Que signifie cette rivalité entre ces deux pays sur le plan militaire ?
 
Emmanuel Dupuy : Il y a, de la part de l’Algérie, une volonté de dramatiser ce qui est depuis hélas désormais 46 ans un conflit gelé mais un conflit qui n’est pas une guerre ouverte. Il y a eu une guerre ouverte, la fameuse guerre des sables, mais on en est plus là aujourd’hui, ou en tout cas, on n’en est pas encore là. Alger a une volonté de dramatiser tous les événements : l’attaque contre le poste-frontière à Guerguerat en novembre dernier, les accusations émises par l’Algérie quant à la mort du chef de la gendarmerie du Polisario, ou encore récemment les accusations de la diplomatie algérienne suite à la mort de trois camionneurs algériens. Il se trouve que la Minurso (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) a indiqué que ces camions se trouvaient non pas sur la route commerciale comme l’Algérie le prétendait mais dans une zone militarisée interdite à toute circulation.

Donc il y a de la part de l’Algérie une volonté de tendre la situation et de faire croire à l’idée qu’on se trouve dans une guerre en faisant le parallèle avec la guerre au Sahel.

C’est la raison pour laquelle l’Algérie joue sur un autre facteur, c’est qu’elle a lancé depuis avril 2010 un certain nombre de rapprochement avec les pays du voisinage marocain. J’ai en tête le comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) qui a été construit pour encercler d’une certaine manière le Maroc. Dans le même temps, l’Algérie a créé une coordination de lutte anti-terroriste, l’Unité de Fusion et de Liaison (UFL). Donc il y a une volonté de la part de l’Algérie de vouloir régionaliser le conflit et de la part du Maroc une volonté de confirmer la nécessité de revenir à la négociation telle que la dernière résolution votée par 13 membres de sécurité sur 15 la semaine dernière.

LE JV2 AVEC AFP

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