Algérie: les propos d’Emmanuel Macron ont été «une bouée de sauvetage pour le régime algérien»

Le président français Emmanuel Macron a multiplié les gestes mémoriels vis-à-vis de la colonisation et la guerre d’Algérie. Ici, lors d’une cérémonie en mémoire des Harkis, à Paris le 20 septembre 2021. © Gonzalo Fuentes / AFP

En Algérie, on célèbre ce lundi 1er novembre le 67e anniversaire du déclenchement de la guerre de libération contre la France. Un anniversaire qui tombe en pleine polémique mémorielle entre Alger et Paris, à la suite des interrogations du président Macron sur l’existence ou non d’une nation algérienne avant l’arrivée des colons français. Le régime du président Tebboune peut-il en tirer profit sur la scène intérieure, voire dans son bras de fer avec le Maroc ? Ali Bensaad, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris 8, est notre invité.

RFI : Est-ce que les propos plutôt provocateurs d’Emmanuel Macron, à l’égard de l’Algérie, en octobre, ne sont pas une aubaine pour un régime algérien en quête de légitimité ?

Ali Bensaad : Oui, je pense que cela a été une saillie provocatrice, mais salvatrice, pour le régime algérien, parce qu’il a semé le doute sur l’historicité de la nation algérienne, pour un pays qui s’est vraiment battu pour cela… Et on dirait qu’il a voulu aider le régime dans sa légitimation, alors que le régime était très isolé à l’intérieur et que la question mémorielle n’a plus aucune efficacité auprès de l’opinion publique. Mais que quelqu’un d’extérieur à l’Algérie non seulement s’en mêle, mais s’en mêle de la façon la plus négative, cela a été une sorte de bouée de sauvetage pour le régime.

le Hirak s’est réapproprié ces éléments mémoriels, mais pour remettre en cause ce régime

Est-ce que cela peut permettre au régime algérien de faire diversion et de mieux résister au mouvement populaire Hirak, qui est né il y a bientôt trois ans ?

Non, cela a pu faire diversion. Mais à un moment donné, cela a seulement nui à l’image de la France auprès de l’opinion publique algérienne. Quant au régime algérien lui-même, je pense qu’il est arrivé à une fin de cycle et tout ce qu’il peut essayer de mobiliser comme éléments de légitimation, non seulement n’est plus efficace, mais se retourne contre lui.

Je rappelle que le Hirak, justement, s’est réapproprié ces éléments mémoriels, mais pour remettre en cause ce régime, pour lui dénier toute filiation et toute tentative de se légitimer par le mouvement de libération national. Et c’est devenu même une sorte de leitmotiv de chanter « Martyrs revenez… Voilà ce qu’est devenu le pouvoir algérien… ». C’est qu’en fait, la force de contestation et la faiblesse du régime sont telles, que tout élément que ce régime cherchera à mobiliser se retournera contre lui, y compris l’élément mémoriel.

Et où en est la lutte d’influence entre l’Algérie et le Maroc sur la scène africaine, au regard justement de cette crise ?

Je pense qu’il y a une réalité. Cette crise de régime a eu ses effets sur le plan international, c’est-à-dire une perte de vitesse. La diplomatie algérienne, les services de sécurité algériens – notamment à l’extérieur – qui étaient connus pour une certaine efficacité, notamment dans la région africaine, où il y avait une véritable influence algérienne, au point que le Maroc avait été contraint à un moment donné de quitter l’Union africaine… Cette crise de régime, l’absence de renouvellement, la corruption montante ont affecté, y compris les appareils diplomatiques et sécuritaires dans leur efficacité. Et le résultat en est, en fait, une perte d’influence indéniable de l’Algérie, une dilution de sa puissance et de son influence dans ces régions-là. Au contraire du Maroc, qui regagne. D’abord, il est revenu à l’Union africaine triomphalement…  Puis le Maroc se base aussi sur un travail par le bas, et notamment sur ses acteurs économiques, au contraire de l’Algérie, qui n’est jamais sortie d’une économie administrée.

Je n’exclus pas la possibilité d’une guerre entre l’Algérie et le Maroc

Donc le rapport de force s’est déjà fondamentalement inversé entre l’Algérie et le Maroc, au profit de ce dernier. Cela donne une certaine hubris à la diplomatie marocaine. C’est pour cela qu’elle se permet de faire un bras de fer avec l’Espagne, avec l’Allemagne, autour de la question du Sahara occidental, parce qu’elle a réussi à ré-inverser ce rapport de force. C’est ce qui pousse encore plus dans une fuite en avant le régime algérien. Dans cette auto-prophétie de citadelle assiégée, une forteresse assiégée a besoin d’ennemis, a besoin de conflictualité et elle peut aller loin. Je n’exclus pas la possibilité d’une guerre entre l’Algérie et le Maroc, d’autant que les cercles agressifs, au Maroc, ne manquent pas, parce que le Maroc est tout autant armé que l’Algérie.

Et il y a un fait nouveau : je pense que les relations avec Israël donnent des illusions et de l’hubris à beaucoup de cercles au Maroc, qui pensent que, peut-être avec l’appui des Israéliens, il sera possible de gagner vite une guerre éclair. Et vous savez qu’il y a cet assassinat du responsable de la gendarmerie du Polisario, par un drone… Beaucoup de spécialistes concluent qu’Israël est déjà rentré dans le conflit. On a deux pays aux très fortes potentialités, avec des prétentions à être des puissances régionales pour chacune. Et là effectivement, cette guerre, vue par certains cercles marocains, permettrait d’affirmer définitivement cette suprématie marocaine.

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RFI

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