Taïwan : Tsai Ing-wen, une présidente à la « volonté de fer » face à Pékin

La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen prononce un discours à l'occasion de la fête nationale de la République de Chine, devant le bâtiment présidentiel à Taipei, le dimanche 10 octobre 2021.<br />
 
La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen prononce un discours à l’occasion de la fête nationale de la République de Chine, devant le bâtiment présidentiel à Taipei, le dimanche 10 octobre 2021.

Portrait. La présidente taïwanaise a confirmé la présence militaire américaine sur son île, provoquant les crispations de son homologue chinois. La femme politique néolibérale n’en est pas à son premier acte de défiance face au géant communiste. Portrait de la première femme présidente de Taïwan.

La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen n’a pas fini de tenir tête à son homologue chinois Xi Jinping. Dans une interview à CNN diffusée mercredi 27 octobre, elle confirme la présence sur le territoire taïwanais d’un petit nombre de soldats américains venus entraîner son armée, provoquant la colère de Pékin. C’est la première fois qu’un dirigeant taïwanais reconnaît publiquement une telle présence depuis le départ de la dernière garnison américaine en 1979. Tsai Ing-wen affirme que la menace chinoise sur le territoire est « chaque jour » un peu plus grande et que les tensions s’y sont accrues avec la multiplication des incursions aériennes chinoises à proximité de Taïwan.

Qui est Tsai Ing-wen ? C’est la première femme présidente d’une démocratie dans un pays en Asie et elle a une « volonté de fer » à l’image d’une Margaret Thatcher [ndlr, l’ex-première ministre britannique surnommée la « Dame de fer »], nous explique Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris, sociologue et chercheur associé à l’IRIS. Elle a forgé sa carrière en opposition avec toutes les valeurs de la Chine communiste. 

Le seul point commun qui semble rapprocher la présidente taïwanaise de son homologue chinois Xi Jinping tient à leur faible différence d’âge. Ils sont nés à seulement trois ans l’intervalle. A part cela, tout les oppose. 

Comment s’est-elle imposée comme une figure politique qui incarne l’opposition à la dictature chinoise ? 

A (re)lire : Taïwan : la situation peut-elle mener à un conflit armé entre Washington et Pékin ?

Une femme aux antipodes de l’idéologie chinoise

Tsai Ing-wen est taïwanaise, c’est une insulaire.  Son grand-père paternel est issu de la minorité Hakka et sa grand-mère maternelle est une aborigène Païwan, deux ethnies dont la langue n’est ni le mandarin, ni le taïwanais, ce qui en fait une des ethnies les plus marginalisées. 

Fille d’un garagiste et en opposition au régime dictactorial des nationalistes du Kuomintang, elle part à New-York pour mener « une vie révolutionnaire », selon ses dires. Ensuite, elle intègre la London School London School of Economics et passe un doctorat en commerce international en 1984. Elle devient en quelques années le portrait type d’une personne qui s’est construite toute seule par son propre mérite. 

Ayant grandi sous un régime dictatorial, elle a construit son identité politique autour des aspirations démocratiques. « Pendant que la Chine continentale était victime d’un régime de terreur rouge, Taïwan a dû faire face à la terreur blanche [ndlr, du parti Kuomintang] jusqu’en 1987. Si on reconstitue rétroactivement son parcours, Tsai Ing-wen​ avait entre 20 et 30 ans au moment où Taïwan a amorcé sa démocratisation », nous explique Emmanuel Lincot. 

Sur cette photo publiée par le bureau présidentiel de Taïwan, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen, au centre, s'entretient avec du personnel militaire près d'avions stationnés sur une autoroute à Jiadong, Taïwan, mercredi 15 septembre 2021.

Sur cette photo publiée par le bureau présidentiel de Taïwan, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen, au centre, s’entretient avec du personnel militaire près d’avions stationnés sur une autoroute à Jiadong, Taïwan, mercredi 15 septembre 2021. Bureau présidentiel de Taïwan via AP

Elle incarne l’idée d’une modernité insulaire mais aussi de la modernité sous influence étrangère

Emmanuel Lincot, professeur à l’institut catholique de Paris et sociologue et chercheur associé à l’IRIS

Une experte des rapports entre la Chine et Taïwan

A la victoire à la présidentielle de 2000 du parti pro-indépendantiste, le PDP (Parti démocrate progressiste), elle débute sa carrière politique et devient la présidente du Conseil des affaires continentales. C’est à ce poste qu’elle comprend qu’il ne faut pas que la Chine s’empare de Taiwan.

« Le poste de présidente au Conseil des affaires continentales est très important (…). Vous êtes l’entremetteur entre la République de Chine et la Chine Continentale » explique Emmanuel Lincot.

« Vous devez traiter de toutes les questions (…) en lien avec le non respect de zones aériennes et de zones maritimes, la volonté d’accueillir ou non des touristes du continent et réciproquement. C’est un poste qui permet également de gérer les Taïwanais qui vivent sur le continent, en partie à Shanghai. » rajoute-t-il.

Ce poste permet à la démocrate de forger son expertise sur la question qui oppose la Chine à Taïwan. Selon elle, l’île doit assurer son indépendance économique.

Elle a cette capacité de fermeté et en même temps de douceur, qui explique en grande partie son charisme.

Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris et sociologue et chercheur associé à l’IRIS

Comprendre et maîtriser les enjeux économiques bilatéraux est une question clé pour faire face au colosse chinois. « Près de 40 millions d’emplois sur le continent chinois dépendent des investissements chinois en Taïwan. Ce sont des entreprises qui sont nécessaires au changement de paradigme économique de la Chine. Jusqu’à ce jour, les 3/4 des microprocesseurs fabriqués dans le monde le sont sous label taïwanais. »

Ce n’est que 16 ans plus tard que l’insulaire femme politique, profitant du « mouvement des tournesols » – l’occupation du parlement contre le projet d’accord de libre-échange avec la Chine – qu’elle devient la première présidente de la République de Chine le 20 mai 2016 sous ce même parti PDP. 

La femme qui tient en respect la Chine

« Elle a cette capacité de fermeté et en même temps de douceur, qui explique en grande partie son charisme » précise Emmanuel Lincot.

« Quand vous voyez Xi Jinping, en apparence, c’est le gros nounours sympa, dans les faits c’est un joueur de Sumo. Tsai Ing-wen, c’est tout l’inverse. C’est de l’exercice de voltige en permanence. On tourne autour de la grosse bête, comme Charlie Chaplin dans « La Ruée vers l’or ». Il est sur son ring de boxe et on dirait qu’il va se faire écraser par un colosse. Finalement, en échappant  au colosse et en tournant autour de lui, il parvient à triompher. (…)  Tsai Ing-wen réussit pour le moment son pari. » 

Le président chinois Xi Jinping, au centre, applaudit lors d'un événement pour commémorer le 40e anniversaire du Message aux compatriotes de Taïwan au Grand Hall du Peuple à Beijing, mercredi 2 janvier 2019.

Le président chinois Xi Jinping, au centre, applaudit lors d’un événement pour commémorer le 40e anniversaire du Message aux compatriotes de Taïwan au Grand Hall du Peuple à Beijing, mercredi 2 janvier 2019. AP Photo/Mark Schiefelbein, Pool

Dés sa première année de présidence, elle brise un tabou en félicitant le président américain nouvellement élu, Donald Trump. C’est sans précédent depuis 1979. Aucun président ne parlait à un dirigeant taïwanais depuis la reconnaissance de la Chine populaire.

Pourtant, « Petite Ing » comme l’appelent les Tawaïnais, est timide, rapportent ses proches. On ne sait pas grand chose de la vie privée de cette femme mariée, sans enfant, si ce n’est qu’elle a trois chiens, détail qu’elle avait d’ailleurs mis en avant à l’occasion de sa campagne pour la présidentielle de 2020 qu’elle remporte.

<p>Des visiteurs du siège de campagne du Parti démocrate progressiste interagissent avec des chiens de la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, à Taipei, Taïwan, le jeudi 9 janvier 2020. AP Photo/Ng Han Guan</p>

Des visiteurs du siège de campagne du Parti démocrate progressiste interagissent avec des chiens de la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, à Taipei, Taïwan, le jeudi 9 janvier 2020. AP Photo/Ng Han Guan

Toujours est-il que la dirigeante est très plébiscitée par son peuple pour ses positions progressistes, et ce jusque dans la défense des droits des minorités. En devenant le premier pays d’Asie à reconnaître le mariage entre personnes du même sexe, Taïwan avait confirmé son statut d’avant-poste progressiste dans la région. Le dame à « la volonté de fer » réussira-t-elle à maintenir ces libertés face à la menace chinoise ? 

LE JV2 AVEC AFP

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