Ethiopie: Abiy Ahmed, prix Nobel de la Paix devenu chef de guerre

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed lors de la remise de son prix Nobel de la Paix, à Oslo, le 10 décembre 2019

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed lors de la remise de son prix Nobel de la Paix, à Oslo, le 10 décembre 2019 afp.com – Fredrik VARFJELL

Son arrivée au pouvoir en 2018 avait suscité espoir et enthousiasme en Ethiopie, consacrés par un prix Nobel de la Paix. Aujourd’hui, le Premier ministre Abiy Ahmed est embourbé dans une guerre au Tigré, qui marque jeudi son premier anniversaire.

Le conflit a profondément changé l’image de ce jeune dirigeant, aujourd’hui âgé de 45 ans. L’euphorie qui avait accompagné, dans le pays comme à l’étranger, sa nomination semble bien loin.

« Il est difficile d’imaginer plus grande disgrâce que celle d’Abiy Ahmed, des louanges du prix Nobel jusqu’au (statut de) paria sous sanctions en seulement deux ans. La plupart des dirigeants qui tombent si bas ne partent pas de si haut », estime Cameron Hudson, du centre de réflexion américain Atlantic Council.

Celui qui déclarait en 2019 – lors de la remise du prix Nobel après avoir conclu la paix avec l’Erythrée voisine – que « la guerre est l’incarnation de l’enfer pour toutes les parties impliquées » reste droit dans ses bottes, malgré les ravages causés par le conflit qui oppose depuis le 4 novembre 2020 l’armée à des rebelles dans la région du Tigré.

Les douze mois de guerre ont fait des dizaines de milliers de morts, placé des centaines de milliers de personnes au bord de la famine et lui valent la réprobation d’une grande partie de la communauté internationale. Plus largement, le conflit a fragilisé le pays et menace de déstabiliser la Corne de l’Afrique.

Mais Abiy Ahmed martèle que les rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ont provoqué les hostilités et accuse les puissances occidentales d’ignorer les atrocités commises par les « terroristes » tigréens.

Dans le pays, son opération de « maintien de l’ordre » au Tigré bénéficie d’un certain soutien populaire et son parti a remporté une victoire écrasante lors des élections législatives du 21 juin.

– De l’uniforme au costume –

Abiy Ahmed est né en 1976 à Beshasha (ouest) d’un père musulman et d’une mère chrétienne. Il aime raconter qu’il dormait par terre dans une maison sans électricité, ni eau courante.

Adolescent, fasciné par la technologie, il rejoint l’armée en tant qu’opérateur radio.

Dans son discours de Nobel, il décrivait son expérience de la sanglante guerre frontalière de 1998-2000 avec l’Érythrée, où son unité avait été anéantie par une attaque d’artillerie alors qu’il avait quitté la tranchée pour chercher une meilleure réception radio.

Devenu lieutenant-colonel, il prendra en 2008 la direction de la toute nouvelle Agence de sécurité des réseaux d’information, l’organe de cyberespionnage éthiopien.

En 2010, il troque l’uniforme pour le costume de député, puis de ministre des Sciences et Technologies en 2015.

Un mouvement de protestation contre la coalition au pouvoir (EPRDF) agite alors les deux principales communautés du pays, les Oromo et les Amhara. Ce mouvement aboutira à la démission du Premier ministre Hailemariam Desalegn en avril 2018.

Aux abois, l’EPRDF désigne Abiy Ahmed pour sauver la situation. Il devient le premier Oromo à occuper le poste de Premier ministre.

– Le Nobel, puis la guerre –

Ce père de famille – il a eu trois filles avec sa femme Zinash Tayachew avant d’adopter un garçon en août 2018 – offre alors l’image d’un dirigeant jeune et ouvert.

En six mois, il conclut la paix avec l’Erythrée, fait libérer des milliers de dissidents, s’excuse des violences d’Etat et accueille à bras ouverts les membres exilés de groupes qualifiés de « terroristes » par ses prédécesseurs.

Mais il est rattrapé par les violences ethniques persistantes, y compris dans son Oromia natale.

Dans la région septentrionale du Tigré, la tension avec les autorités locales atteint en 2020 un point de non-retour. Le TPLF, qui avait dominé la vie politique nationale avant son arrivée au pouvoir et dirige la région, l’accusait régulièrement de le marginaliser.

Après des mois de tensions, Abiy envoie l’armée au Tigré en novembre, accusant le TPLF d’avoir attaqué des bases militaires fédérales.

Il promet une victoire rapide mais douze mois plus tard, le conflit fait toujours rage: le TPLF a repris l’essentiel du Tigré et les combats se sont étendus aux régions voisines de l’Afar et de l’Amhara. Les récits de massacres et de viols de civils se sont accumulés, tandis que la famine menace.

– « Comme un enfant perdu » –

L' »Abiymania » de 2018 s’est dissipée.

Le Premier ministre se voit reprocher de se concentrer sur l’embellissement de la capitale et la médiation des conflits à l’étranger, plutôt que sur la situation intérieure.

Il est également accusé d’avoir adopté le même autoritarisme que ses prédécesseurs, cautionnant des arrestations de masse et des abus des forces de sécurité.

Pour Merera Gudina, dirigeant de l’opposition en Oromia, « il se comporte comme un enfant perdu à un carrefour: il ne peut pas revenir sur ses pas parce qu’il ne sait pas d’où il vient, et il ne peut pas continuer son chemin parce qu’il ne sait pas où il va ».

Mais Abiy Ahmed peut compter sur le soutien indéfectible de certains partisans. Au début du conflit au Tigré, l’un d’entre eux formulait même une proposition déroutante: récompenser ses efforts pour résoudre le différend avec le TPLF par un « deuxième prix Nobel ».

LE JV2 AVEC AFP

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