Un an après la mort de Samuel Paty, des enseignants inquiets d’un « mode d’emploi » sur la laïcité

Une enseignante discute avec ses élèves de la mort du professeur Samuel Paty et des questions de la laïcité, le 2 novembre 2020 au collège Honoré d'Estienne-d'Orves, à Carquefou, en Loire-Atlantique

Une enseignante discute avec ses élèves de la mort du professeur Samuel Paty et des questions de la laïcité, le 2 novembre 2020 au collège Honoré d’Estienne-d’Orves, à Carquefou, en Loire-Atlantique afp.com – Sebastien SALOM-GOMIS

Assassiné pour avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves. Un an après le choc de la mort de Samuel Paty, des enseignants déplorent le manque de temps pour aborder les questions de laïcité et s’inquiètent d’un « mode d’emploi » imposé par le ministère.

Dans la foulée du drame, le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer annonçait en octobre 2020 un renforcement de l’enseignement moral et civique (EMC), qui a succédé en 2015 à l’éducation civique et aborde des notions aussi diverses que la laïcité et la liberté d’expression.

Mais le nombre d’heures consacrées à cet enseignement, le plus souvent dispensé par les professeurs d’histoire-géographie, n’a pas augmenté: une heure par semaine en élémentaire, un enseignement mutualisé avec l’histoire-géographie au collège et une heure toutes les deux semaines au lycée.

« On a beaucoup parlé. Pour certains, nous avons beaucoup pleuré, mais rien n’a changé », résume Bruno Modica, porte-parole des Clionautes, une association d’enseignants d’histoire-géo.

« Comme à chaque fois qu’on a un événement dramatique, il y a une multiplication d’initiatives (…) Mais concrètement, dans mon collège, il nous manque un enseignant d’histoire-géo », relève de son côté Benjamin Marol, prof d’histoire à Montreuil (Seine-Saint-Denis).

« Le problème, c’est le peu de temps dont on dispose pour travailler avec les élèves » sur l’EMC, regrette Christine Guimonnet, la secrétaire générale de l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG).

– « Sujets sensibles » –

De tous les thèmes évoqués, la laïcité reste un des plus épineux: « c’est quelque chose d’extrêmement compliqué, qui est l’objet de fait d’un conflit des interprétations », résume Pierre Kahn, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université de Caen, qui a coordonné le groupe d’experts chargé de rédiger les programmes d’EMC en 2015.

Mais les profs d’histoire disent largement ne pas renoncer à enseigner les « sujets sensibles ». Selon un sondage récent du magazine L’Histoire, c’est le cas de 90% des 3.000 enseignants interrogés.

Parmi les thèmes susceptibles de poser problème, ils citent d’abord la guerre d’Algérie et le génocide arménien, largement devant la laïcité qui n’arrive qu’en huitième position.

« En fonction du profil d’élèves qu’on a, il faut parfois peser les mots », reconnaît Vincent Magne, professeur d’histoire et de lettres en lycée professionnel à Troyes (Aube).

Cet enseignant expérimenté s’estime « assez armé pour répondre à certaines questions » mais il regrette « l’usage politique » de ce sujet et « les interventions médiatiques, ministérielles ou autres », qui « brouillent parfois le message ».

Car les enseignants ne voient pas nécessairement d’un bon œil les déclarations et les initiatives du ministre de l’Education.

La campagne « C’est ça la laïcité » lancée à la rentrée a fait débat, tout comme le « Guide républicain », avec vademecum sur la laïcité mis à jour, diffusé dans les écoles en septembre ou le plan de formation à la laïcité sur quatre ans pour tous les enseignants annoncé en juin et mis en place prochainement.

– Campagne « stigmatisante » –

Pour Christine Guimonnet, ces formations « peuvent être utiles, parce qu’il y a des collègues pour lesquels la laïcité, ce n’est pas forcément très clair ». Mais d’autres sont dubitatifs voire inquiets.

« Il n’y a pas eu de consultation de ceux qui sont en charge d’enseigner l’EMC », regrette Bruno Modica. Pour Benjamin Marol, « il y a un côté méprisant, comme si on nous disait +on va vous réapprendre à faire votre boulot+ ».

Jugeant « stigmatisante » la campagne de communication, Vincent Magne se dit lui « moyennement convaincu » par « ces formations pour avoir une doxa sur la laïcité ».

« On nous pond des petits guides et il faut suivre un mode d’emploi. Mais ce n’est pas ça être prof », réagit Amélie Hart-Hutasse, coresponsable histoire-géographie pour le syndicat Snes-FSU et professeure dans un collège en Côte-d’Or.

« Il n’y a pas de prêt-à-penser sur ces questions », poursuit l’enseignante. « Dans la société et le monde politique, il y a des conceptions qui peuvent être divergentes de la laïcité (et) il ne faut pas non plus vouloir éteindre toute controverse, comme si on ne devait apprendre que des vérités définitives à l’école ».

« Il y a une volonté d’imposer une certaine vision de la laïcité. C’est visible dans la campagne du gouvernement. C’est une laïcité qui pointe du doigt certaines populations », juge Amélie Hart-Hutasse. Pour elle, il faut « arrêter de mettre des valeurs de la République ou de la laïcité partout ».

LE JV2 AVEC AFP

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