Liban : « Avec la crise, c’est la classe moyenne qui est effacée »

<p>Des conducteurs de deux roues attendent pour faire le plein de carburant à Beyrouth, le 31 août 2021.</p>

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Des conducteurs de deux roues attendent pour faire le plein de carburant à Beyrouth, le 31 août 2021. AP/Hassan Ammar

Le Liban est plongé dans une crise économique sans précédent, avec une inflation qui précipite des millions de personnes dans la pauvreté. Depuis quelques jours, le pays subit une coupure de courant en raison d’une pénurie de carburant, devenu lui aussi, hors de prix. À quoi ressemble la vie à Beyrouth depuis un an? Témoignages.

« J’ai l’impression d’assister tous les jours à la fin de Beyrouth. Le Liban est pays qui se désintègre. » Patricia Khoder, journaliste à l’Orient-le Jour, beyrouthine, a du mal à trouver de l’optimisme lorsqu’elle évoque son quotidien : « Tous les matins on se lève on se dit « Yallah » on est encore debout et on fait ce qu’on peut. »

« Même durant la guerre, ce n’était pas comme ça. »

Pour la deuxième fois depuis début octobre, le pays est plongé dans le noir total après l’arrêt de l’activité de deux importantes centrales électriques faute de carburant, selon le fournisseur public Électricité du Liban (EDL). Même si l’armée a octroyé quelques milliers de kilolitres de gazole pour pouvoir mettre fin à la panne, les coupures d’électricité paralysent la vie de la population depuis plusieurs mois. Les générateurs privés sont devenus alors le seul moyen d’avoir accès à une source d’électricité. EDL ne fournit que deux heures de courant par jour.

Voir aussi : Liban : privé d’électricité, le pays plongé dans le noir

La demande est telle, que les prix s’envolent : « Chaque mois c’est une fortune pour payer le générateur. Moi j’ai un abonnement de 10 watts que je paie 1,5 million de livres libanaises. C’est plus de deux tiers de mon salaire. » témoigne le père Hani Tawk, prêtre maronite et professeur de philosophie arabe et de sciences politiques au Liban. « On a jamais été dans une telle situation. Même durant la guerre civile (1975-1990), ce n’était pas comme ça. »

Yara, étudiante en sciences économiques, parle de « marché parallèle » du carburant : « Les gens qui n’ont pas de devises étrangères, ça leur revient très cher et souvent, ils ne peuvent juste pas assurer les frais d’électricité. Les propriétaires des générateurs achètent le mazout au marché noir. Ceux qui le payent sont seulement ceux qui en ont les moyens »

Voir aussi : Paroles de Libanais(es) : « Beyrouth n’existe plus », témoigne Patricia Khoder

La tonne de mazout se vendrait à 510 dollars américains, ce qui correspond à plus de 770 000 livres libanaises, soit 440 euros. Pour faire tourner un générateur, plusieurs tonnes seraient nécessaires. Un service rendu inaccessible pour une majorité de libanais. D’autant plus que les rationnements de mazout sont fréquents.

« Comment garder la viande au frais quand tu n’as pas de courant ?»

Qui dit coupure d’électricité, dit aussi rupture de la chaîne du froid et des réfrigérateurs qui ne fonctionnent plus. « Moi ça fait 3 mois que je n’ai pas acheté de viande. On ne peut pas conserver d’aliments. » explique Patricia Khoder. « Les aliments, on les achète à l’unité désormais. »

Avant on faisait nos courses sans trop réfléchir. Maintenant on doit tenir les comptes.

Yara, étudiante libanaise

« Les gens n’arrivent même pas à conserver leurs propres récoltes. Tout devient pourri. C’est horrible » explique le père Hani Tawk. Une difficulté en plus pour ceux qui arrivent à cultiver sur leurs terres, alors que le pays a vu le prix de l’ensemble de ses denrées exploser et la valeur de sa monnaie perdre 90% de sa valeur depuis 2019.

Aidé par sa communauté, le père Hani Tawk a organisé, après l’explosion du port de Beyrouth, la distribution de repas dans les quartiers fortement touchés. Depuis plus d’un an, la demande est de plus en plus importante. « On a commencé avec 100 à 150 plats. Aujourd’hui, on est à 850 plats quotidiens », déclare le prêtre qui observe des familles devenir de plus en plus dépendantes de ces aides.

Depuis l'explosion du port de Beyrouth, le prêtre Hani Tawk organise des distributions de repas chauds pour les familles sinistrées.

Depuis l’explosion du port de Beyrouth, le prêtre Hani Tawk organise des distributions de repas chauds pour les familles sinistrées. Hani Tawk

« Avant la crise, les familles qui se présentent étaient de la classe moyenne. Elles vivaient bien. Aujourd’hui, elles nous disent : « si on achète de la nourriture, alors on ne pourra pas mettre de l’essence dans la voiture ou changer la bonbonne de gaz. » Avec cette crise c’est « la classe moyenne qui est effacée. Aujourd’hui, il n’y a plus que les riches et les pauvres. »

« D’ici 10 ans, c’est tout une génération qui ne reviendra pas »

17€ des pâtes, 30€ pour des serviettes hygiéniques, toute excursion au supermarché est devenu inenvisageable. « Avant on faisait nos courses sans trop réfléchir. Maintenant on doit tenir les comptes, on compare et parfois on enlève des choses du caddie parce que les prix sont trop chers. » explique Yara, qui, à 23 ans, ne se voit pas rester au Liban.

Voir aussi : Liban : l’aide humanitaire ne suffit plus

En 2021, la pauvreté a considérablement augmenté au Liban et affecte désormais environ 74% de la population totale, selon la Commission économique et sociale des Nations Unies pour Asie occidentale (CESAO). Le pays traverse la pire crise économique depuis 1850 selon la Banque Mondiale. Ceux qui peuvent tentent alors de partir : « Je n’ai plus aucun ami au Liban. » déplore Yara. « Il est difficile pour la génération de mes parents de partir mais beaucoup de gens de mon âge ont fui pour travailler, pour étudier. C’est difficile à accepter, le désespoir est partout. Ce qui est sûr, c’est que d’ici 10 ans, c’est tout une génération qui ne reviendra pas. »

LE JV2 AVEC AFP

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