Soudan, Tchad, Mali et Guinée : pourquoi les militaires prennent le pouvoir ?

Le chef de la junte guinénne Mamady Doumbouya, à Conakry,  le 10 septembre 2021. 

Le chef de la junte guinénne Mamady Doumbouya, à Conakry,  le 10 septembre 2021.  AP/Sunday Alamba

Le lieutenant-colonel guinéen Mamady Doumbouya a pris les fonctions de président de la République de Guinée le 1er octobre 2021. La Guinée est le troisième pays en Afrique à connaître un coup d’État militaire en 2021. Comment expliquer cette succession de prise de pouvoir par l’armée ? Explications avec Gilles Yabi, fondateur du groupe de réflexion sur la démocratie WATHI.

TV5MONDE : Le Soudan en 2019, le Tchad en avril, le Mali en mai puis maintenant la Guinée, qu’est-ce qui explique la répétition des putschs militaires sur le continent ?

Gilles Yabi, fondateur du groupe de réflexion sur la démocratie WATHI : Les prises de pouvoir par l’armée sont des événements politiques qui s’inscrivent d’abord dans l’histoire de chaque pays. Le Soudan et le Tchad sont des pays qui ont majoritairement fonctionné avec des régimes dominés par les militaires, maquillés sous forme de pouvoir civil. En Guinée, on a eu des circonstances spécifiques qui ont crée les conditions idoines à un coup d’État. Il faut faire attention à ne pas généraliser et à nier les situations politiques propres à chaque pays.

Les environnements sécuritaires dégradés offrent la possibilité aux militaires de jouer un rôle politique de premier rang en se prévalant d’un maintien d’une sécurité. C’est exactement cet argument qui a servi au pouvoir militaire au Tchad : le pays fait face à des rébellions, joue un rôle important dans la lutte contre le terrorisme. On préfère donc garder une stabilité avec des militaires au pouvoir que l’on connait plutôt que de pousser vers un changement politique profond qui amènerait vers un pouvoir démocratique.

C’est en cela aussi que l’accession au pouvoir du fils d’Idriss Déby a donné lieu à une forte de validation de la part de partenaires importants comme la France. Cependant, avant son fils, Idriss Déby avait déjà pris le pouvoir par les armes, avant d’être élu par la suite, et l’armée a toujours exercé un pouvoir important.

Au Mali, de la même manière, la situation sécuritaire du pays depuis 2012 a favorisé les conditions de son premier coup d’État et continue de maintenir un contexte politique pour que des militaires puissent garder le pouvoir.

Ce sont toujours les conditions politiques qui facilitent l’arrivée au pouvoir des militaires.

TV5MONDE : Ces prises de pouvoir sont donc conditionnées par un lien entre l’armée et le pouvoir politique déjà fort ? 

Les évolutions politiques de ces pays ne sont jamais de court terme. Lorsqu’on regarde le Mali ou le Tchad ou la Guinée, il y a une longue histoire de présence militaire sur le plan politique.

En Guinée, à part Sékou Touré qui a été le premier dirigeant autoritaire mais pas militaire, il y a eu Lansana Conté, colonel de l’armée et chef de la junte, qui est resté presque une décennie au pouvoir. On a ce type de situation dans de nombreux de pays. Cependant, je ne considère pas nécessairement les coups d’État comme l’illustration d’un recul démocratique parce qu’au fond, la démocratie ne s’est jamais vraiment installée. 

(Re)voir : Mali : il y a un an, le président Ibrahim Boubacar Keïta est renversé

Ce sont toujours les conditions politiques qui facilitent l’arrivée au pouvoir des militaires. Et le cas de la Guinée le montre très bien. Si on n’avait pas eu le troisième mandat d’Alpha Condé, les militaires n’auraient jamais pris le pouvoir si facilement, ni n’auraient pu être acceptés par une partie de la population de la sorte.

TV5MONDE : La facilité d’accession au pouvoir de l’armée est-elle confortée par une désillusion des populations envers leurs dirigeants politiques ?  

En partie, oui. Cette désillusion était perceptible notamment au Mali ou en Guinée où il y a presque eu un sentiment de soulagement de la population. Cependant, au Tchad, on a pu observer que la prise de pouvoir de Mahamat Idriss Déby a été beaucoup plus contestée.

Par ailleurs, ce n’est pas parce que les conditions politiques sont favorables à un coup d’État que l’armée prend le pouvoir afin de restaurer une démocratie. Ceux qui prennent le pouvoir ne le font pas pour les mêmes raisons et n’ont pas les mêmes ambitions.

On peut voir des armées prendre le pouvoir avec une véritable volonté de restaurer la sécurité,  de placer le pays sur une nouvelle trajectoire que l’on considèrerait comme positive. Au Mali, le coup d’État de Amadou Toumani Touré avait été considéré comme un moyen de placer le pays dans une perspective démocratique. On ne peut pas exclure ces situations où les militaires prennent le pouvoir avec une forme de sincérité dans leur volonté d’améliorer les conditions politiques.

On ne peut pas non plus passer sous silence, le fait que pour certains militaires l’attirance pour le pouvoir et ses privilèges soit le moteur premier, exactement comme le pouvoir peut attirer les civils! Avant tout, cela met en évidence les défaillances importantes des institutions. Un coup d’État est toujours le résultat d’une faillite politique, sécuritaire, institutionnelle.

TV5MONDE : Doit-on toujours se méfier de l’accession au pouvoir de l’armée ?

Je crois qu’il faut s’en méfier comme toute prise de pouvoir en dehors des principes constitutionnels. Un maintien au pouvoir par des manipulations électorales, des renversements de résultats électoraux, des fraudes massives, c’est aussi une prise de pouvoir anticonstitutionnelle. Il faut condamner autant l’un que l’autre. 

L’élection ne garantit pas la qualité du leadership politique.

Gilles Yabi

Au lieu de s’adonner à des condamnations de principe, il vaut mieux, avant, ne pas en créer les conditions idoines. Dans le cas de la Guinée, Alpha Condé, par sa volonté de rester au pouvoir par tous les moyens, a créé les conditions pour que le coup d’État soit perçu comme une libération. 

Il faut aussi comprendre qu’une élection n’est pas une fin en soi. L’élection ne garantit pas la qualité du leadership politique. Dans des pays qui ont besoin de réformes institutionnelles profondes, les périodes de transition sont nécessaires pour faire avancer la société.

TV5MONDE : Comment expliquer la différence d’acceptation des régimes militaires par la communauté internationale? 

Cela montre qu’on ne pas faire d’analyse d’un évènement politique en faisant abstraction des autres dimensions. On ne peut pas analyser ce qu’il se passe au Mali après un coup d’État sans tenir compte du contexte sécuritaire, de la présence de forces étrangères et des équilibres géopolitiques. 

(Re)voir : En pleine crise avec la France, le Mali réceptionne quatre hélicoptères fournis par la Russie

Au sein de cette communauté internationale, il y a des acteurs particuliers qui ont de l’influence par le biais d’une présence militaire. Ces puissances régionales n’ont forcément pas le mêmes rapport avec les différents pays. Leur réaction est aussi influencée par leurs intérêts et leur proximité avec les autorités militaires. Il y a beaucoup de « realpolitik ». On en voit bien la dimension dans le cas du Tchad, tant dans la position de la France que de celle de l’Union africaine. On a bien vu une volonté de contrôler ce qui se passe à N’Djamena après la mort de Déby.

Les intérêts économiques sont aussi importants. Quand on a un pays comme la Guinée qui est un pays qui exporte des matières premières comme la bauxite et qui a fortement développé ses relations avec les Chinois et les Russes, les réactions nécessairement varient.

LE JV2 AVEC AFP

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