Au congrès d’écrivains à Tunis, le français libère mais frustre parfois

Photo prise le 25 septembre 2021 au Théâtre des jeunes créateurs à Tunis lors de l'ouverture du congrès mondial des écrivains francophones

Photo prise le 25 septembre 2021 au Théâtre des jeunes créateurs à Tunis lors de l’ouverture du congrès mondial des écrivains francophones afp.com – Fethi Belaid

Imposée ou choisie, la langue française peut ouvrir au monde mais son usage est parfois frustrant pour refléter les émotions intimes, selon des auteurs réputés réunis ce week-end à Tunis pour le tout premier congrès mondial des écrivains francophones.

« Que signifie écrire en français ? », l’évènement, organisé sous l’impulsion de l’écrivaine franco-marocaine Leila Slimani (Prix Goncourt avec « Chanson Douce ») et du festival Etonnants Voyageurs, a rassemblé plusieurs dizaines d’écrivains francophones dans des débats et ateliers littéraires.

Leila Slimani a été investie en 2017 par le président français Emmanuel Macron d’une mission de « refondation de la francophonie ». « J’ai immédiatement pensé que les meilleurs personnes pour analyser ce qui n’allait pas dans la francophonie c’étaient les écrivains », a-t-elle dit à l’AFP.

Son objectif ? « Déringardiser, dépoussiérer la francophonie », montrer que ce n’est « pas une institution rebutante, héritage de la Françafrique » et que la littérature française, c’est « une littérature monde, créolisée, pollinisée ».

– « Une sorte de chagrin » –

D’où l’idée d’interroger les écrivains sur leur relation à la langue et l’identité française.

Née au Maroc, Leila Slimani, 39 ans, avoue « un rapport complexe » avec le français. Tout en étant issue d’une famille francophone et francophile, « j’avais parfois une sorte de chagrin à ne pas comprendre pourquoi je n’avais pas, avec l’arabe, le même rapport qu’avec le français ».

En même temps, cela a été pour elle un moteur, qui a « favorisé le geste de l’écriture ».

Fawzia Zouari, auteure tunisienne de 66 ans, a consacré un livre à son choix d’écrire en français (« Molière et Shéhérazade »). Fille d’un dignitaire religieux, elle a suivi une éducation en arabe, avant de tomber amoureuse de la langue française.

« J’ai commencé un voyage, ça m’est tombé dessus comme un torrent, je pense que les langues vous choisissent », explique-t-elle. Après des études de français et d’arabe, elle a opté pour la langue de Molière, n’osant écrire en arabe.

« C’est la langue du Coran, du style suprême, du seul écrivain par rapport auquel nous ne sommes que des écrivains secondaires, et moi je voulais être écrivain tout court ».

A ses yeux, le français est en outre « porteur de valeurs universelles ». Et son usage devrait être défendu en Tunisie et dans toute l’Afrique du Nord, alors qu' »il y régresse » sous l’effet « notamment de l’idéologie islamiste ».

« Il y a un front politique qui essaye de faire passer les francophones pour des traîtres, des gens qui seraient encore pour la colonisation », a-t-elle dénoncé. Faisant une « grande différence » entre la France et le français, elle a appelé à « dédramatiser le lien avec la langue française, s’émanciper du passé colonial, réadopter cette langue d’une façon nouvelle et pacifiée ».

A l’inverse, pour le Togolais Sami Tchak, 61 ans, écrire en français n’était pas un choix: « ma langue maternelle, le Tem, n’est pas une langue écrite, j’ai appris à lire et écrire en français ».

Pour l’auteur de « La couleur de l’écrivain », la vraie question est celle de « la dépendance historique entre la France et ses anciennes colonies ». « Les littératures francophones d’Afrique ne peuvent s’épanouir que par rapport à ce que Paris choisit et considère comme une littérature importante », selon lui.

– « Une belle relation » –

Ce qui préoccupe aussi l’écrivain c’est sa difficulté à décrire les émotions intimes de son enfance: « je me sens parfois plus à l’aise en français avec ce qui vient de la tête qu’avec ce qui vient de mon ventre ».

Djaili Amadou Amal, 46 ans, (Goncourt des lycéens avec « Les Impatientes ») entretient de son côté « une belle relation » avec le français. « La langue avec laquelle je communique, et pour nous les Camerounais avec plus de 240 ethnies et 200 langues, ça veut dire beaucoup ».

Comme Sami Tchak, elle a l’impression de ne pas toujours réussir à « traduire exactement ses pensées d’une langue à l’autre ».

En revanche, sa génération ne perçoit pas le français comme « la langue du colonisateur », c’est « quelque chose de naturel ». D’ailleurs, elle rigole en disant « parler le français de la francophonie, un français peul ou un fula-français ».

Décomplexée, elle « se sert du français pour promouvoir la culture peule, décrire (sa) société ». « Grâce à ça, tous mes compatriotes savent aujourd’hui ce que ressentent les femmes peules dans le Nord Cameroun. C’est très important ».

LE JV2 AVEC AFP

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