Coup d’État en Guinée : le mirage des mandats perpétuels

Sur cette capture d'écran de la télévision guinéenne, le chef de la junte le Colonel Mamady Doumbouya salue les cadres de l'armée du pays le 7 septembre à Conakry. En signe de bonne volonté, la junte a libéré 80 prisonniers ce mercredi 8 septembre.Sur cette capture d’écran de la télévision guinéenne, le chef de la junte le Colonel Mamady Doumbouya salue les cadres de l’armée du pays le 7 septembre à Conakry. En signe de bonne volonté, la junte a libéré 80 prisonniers ce mercredi 8 septembre. © Radio Télévision Guinéenne via AP

La situation en Guinée est intimement liée au refus de certains chefs d’État de limiter le nombre de leurs mandats. L’Afrique de l’Ouest doit scruter Conakry en s’interrogeant sur l’état de la démocratie dans la région.

« Si le peuple est écrasé par ses propres élites, c’est à l’armée de donner au peuple sa liberté », a déclaré le colonel Mamady Doumbouya, le nouvel homme fort de Conakry, pour justifier son coup d’État du 5 septembre. Il citait Jerry Rawlings, l’officier qui avait pris le pouvoir au Ghana en 1979.

La référence historique est parlante car la situation en Afrique de l’Ouest commence en effet à rappeler une autre époque, caractérisée par des dérives autoritaires, l’instabilité politique croissante et parfois, comme maintenant en Guinée, des coups d’État.

L’Afrique de l’Ouest a pourtant déjà payé un lourd tribut aux régimes militaires. C’est précisément pour cela que la région, qui a connu une longue période de relative paix et prospérité depuis le retour à la démocratie à la fin des années 1990, a proscrit les coups d’État dans ses traités, et les dénonce systématiquement aujourd’hui. Un large consensus demeure d’ailleurs en Afrique contre un retour aux gouvernements militaires.

Attachement à la démocratie

Comme le disait inlassablement Kofi Annan, en effet, la démocratie n’est pas seulement un bien en soi, mais aussi le système le plus propice à la paix, au développement inclusif et au respect des droits humains. Et les sondages d’Afrobaromètre confirment, année après année, l’attachement à la démocratie de la grande majorité de la population d’Afrique de l’Ouest.

CINQ DES DOUZE PAYS QUI ONT CONNU LE PIRE RECUL DE LA DÉMOCRATIE DANS LE MONDE DEPUIS 2015 SE SITUENT EN AFRIQUE DE L’OUEST

En revanche, selon les mêmes sondages, la majorité demeure insatisfaite du fonctionnement de ses gouvernements, dont beaucoup ne sont démocratiques qu’en apparence. Ainsi, Freedom House note que cinq des douze pays qui ont connu le pire recul de la démocratie dans le monde depuis 2015 se situent en Afrique de l’Ouest.

Tous les pays de la région organisent certes des élections, mais ces processus tendent à être de moins en moins crédibles. La politisation du recensement, des commissions électorales, de l’administration, de la justice et de la vie économique, souvent associée à des pressions sur l’opposition, la presse et la société civile, sapent la légitimité de maintes élections.

Et les élections – aussi importantes soient-elles – ne sont qu’un pan de la vie démocratique, et force est de constater des dérives autoritaires dans l’exercice du pouvoir dans bien des pays de la région.

Dérives autoritaires

En Guinée, il faut ajouter à tout cela un changement très contesté de la Constitution en 2020, pour permettre au président Alpha Condé de se représenter pour un troisième mandat, malgré les nombreuses voix qui se sont élevées contre ce projet. La Fondation Kofi Annan et le National Democratic Institute ont conduit une mission pré-électorale conjointe de haut niveau en décembre 2019, à l’issue de laquelle ils avaient, comme beaucoup d’autres partenaires, déconseillé au président de changer la Constitution.

Le président est passé outre à ces conseils et aux vives tensions suscitées par les doutes sur la légitimité de ce troisième mandat. Le pays en a malheureusement fait les frais le 5 septembre avec ce coup d’État condamné par les instances régionales et internationales.

Cette issue est d’autant plus regrettable qu’Alpha Condé a passé la majeure partie de sa vie à se battre pour la démocratie. À sa victoire en 2011, il avait même annoncé son ambition de devenir le Nelson Mandela de la Guinée. Sans doute a-t-il oublié par la suite que Madiba s’était retiré après un seul mandat en raison de son âge avancé.

Que faire à présent ? Tout d’abord, si la libération des prisonniers politiques peut être saluée, il faudra surveiller attentivement la mise en œuvre des autres promesses faites par le colonel Doumbouya, surtout en ce qui concerne la tenue d’élections dans dix-huit mois.

Encadrer la transition

Les partis politiques et la société civile de Guinée doivent jouer ce rôle de surveillance mais, au regard du rapport de forces, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine et l’ONU devront aussi contribuer à encadrer la transition. C’est bien ce à quoi la Cedeao semble s’atteler, ayant décidé de suspendre la Guinée et d’envoyer rapidement une mission de haut niveau à Conakry.

Le rapport de notre mission avait relevé de nombreux problèmes qui devront être traités avant la tenue d’un nouveau scrutin. Le gouvernement de transition pourrait certes s’y référer, mais il faudrait surtout organiser un grand dialogue inclusif avec les partis politiques, la société civile et toutes les forces du pays pour dégager le consensus nécessaire sur les mesures à prendre pour assurer un retour de la confiance dans les processus électoraux.

LA NON-LIMITATION DES MANDATS ENTRAÎNE UN PLUS GRAND RISQUE DE CORRUPTION, D’ÉROSION DES DROITS CIVIQUES ET DE CONFLITS

Enfin, ce coup d’État, survenu l’année même du 20e anniversaire du Protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance de la Cedeao, est l’occasion pour les pays de la région de reconduire les normes auxquelles ils ont souscrit en 2001, et d’en adopter de nouvelles afin de prévenir des interventions militaires.

À la lumière des événements en Guinée, aucune ne paraît plus urgente et essentielle que le respect des limitations des mandats présidentiels, telles qu’ancrées dans les constitutions. Parce que les recherches en science politique montrent que la non-limitation des mandats entraîne un plus grand risque de corruption, d’érosion des droits civiques et de conflits, de nombreuses constitutions prévoient une limite stricte au nombre des mandats, limite que trop de dirigeants cherchent à contourner. Mais que peut-on vraiment prétendre accomplir en quinze ans qu’on n’a pas accompli en dix ?

Il faut espérer que les déboires de la Guinée servent de sonnette d’alarme à toute l’Afrique de l’Ouest. Comme le dit le proverbe : « Quand la maison de ton voisin brûle, hâte-toi de l’aider à éteindre le feu de peur que celui-ci ne s’attaque à la tienne. »

Par  Elhadj As Sy Président du Conseil de la Fondation Kofi Annan, Genève

JA

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